« Attention les enfants, ici c’est pas open bar ! » : Macron ou le Fascisme de Basse Intensité

Plusieurs circonstances m’invitent à publier ce post, particulièrement le programme diffusé par Médiapart sur les violences policières, au moment où naissent des considérations quant à l’affirmation croissante d’un autoritarisme d’État en Europe, singulièrement en France où s’accumulent les lois contre les libertés publiques et démocratiques, où s’accentue la criminalisation des mouvements sociaux ; alors que le pouvoir fait les premiers pas vers des interventions ciblées de l’armée, certains se risquent à envisager une fascisation rampante : j’en fais partie. Je m’en explique donc ci-après.

Je viens d’écouter « La dictadura científica acaba de empezar » de Los Niños Estelares. Façon rap, ils annoncent : « los nazis no perdieron la guerra ». Évidement l’avertissement vaut pour l’Amérique du sud. Les dictatures militaires qu’elle a connues se sont constituées à partir de desseins alimentés par les EEUU. De sa suprématie économique et politique sur ce continent découle toute l’histoire de l’Amérique latine depuis les indépendances. Les embargos permanents et à répétition sur l’ensemble du territoire, à Cuba et au Venezuela maintenant, accompagnent un nouveau plan Condor fondé sur des représailles économiques et à travers les attaques, par manipulation judiciaire, contre les mouvements politique de gauche : au Brésil, en Équateur, au Honduras, au Chili, en Colombie, etc. C’est aussi dans la résistance à l’intervention américaine que se développe la corruption qui gangrène ces États pour le plus grand bonheur des oligarques pétroliers, agraires et autres. De ces dispositifs émerge une forme actualisée de fascisme, un néo fascisme en quelque sorte, qui s’ajoute à la typologie antérieure des régimes politiques totalitaires. Certes, plus avancés là bas, on y trouvent les symptômes évoqués plus haut pour l’Europe et la France donc avec le gouvernement Macron.

Réduire en effet le fascisme au nazisme allemand, italien ou franquiste, comme s’il appartenait au passé, comme s’il nous était définitivement étranger, sauf à en agiter l’épouvantail dans les procédures électorales, ne sert qu’à recouvrir la constellation des fascismes tendanciels du présent produite par cette machine de guerre que nous appelons avec quelques collègues Fascisme de Basse Intensité (FBI), bien que d’autres nous ont exhorté à limiter le concept à celui d’« autoritarisme ». Dans ce monde orwellien en devenir, les mouvements de fascismes revendiqués ou dédiabolisés, ainsi que leur médiatisation calculée dans l’espace public, ont une fonction politique. Les appels au nom de la lutte contre le fascisme lors des élections présidentielles de 2002 et 2017 en France relèvent de cette fonction. Si les entrepreneurs de FBI présentent les consortiums d’extrême droite comme le risque principal, c’est uniquement pour obtenir la mobilisation des sentiments anti fascistes en leur faveur, par le recours à la peur. Pier Paolo Pasolini l’avait déjà compris, « le nouveau fascisme semble mieux fonctionner comme anti-fascisme » : plutôt Macron que Le Pen ! Ceci peut se comprendre venant de la droite. Ce l’est moins venant de la gauche, surtout en regard de mouvements dont on sait de façon certaine qu’ils ne peuvent atteindre le pouvoir d’État, du moins tant qu’ils n’apparaîtront pas comme une ressource ultime pour la sauvegarde des intérêts des oligarchies financières mondialisées : le choix du moment de ces dernières se fixe sur des objectifs minimums, aujourd’hui ceux du FBI, plutôt que sur des formes de fascisme de haute intensité. De ne pas voir cela, la gauche française s’est noyée dans l’alliance avec la droite, le « Front républicain », « coupant les énergies de la meilleure force révolutionnaire ». Ce que  désignait cette formule de Walter Benjamin à propos de son réquisitoire contre l’école de la social-démocratie, dans ce qui est peut être son dernier texte avant de se suicider en 1940 (Thèse de philosophie de l’histoire), a été réalisé par la gauche au cours des dernières années.

Il ne s’agit pas d’une simple critique, maintenant classique, de la dictature du fascisme tecno-mercantil, de la relation entre une incitation illimitée à la consommation et l’industrialisme insatiable déplacée dans le présent par la dictature des marchés, mais d’un mouvement de fonds dans l’ensemble politico-économique international et diplomatique impulsé par l’activité fascisante du système financier. D’où la nécessité absolue d’une critique radicale des conditions qui, de façon invisible et inconsciente, guide la vie sociale ou, si l’on préfère, celle de l’alliance structurelle entre capitalisme et fascisme. Le terme Fascisme doit se concevoir comme concept générique dont le contenu s’est diversifié dans les années 1930 en modèles spécifiques : nazisme, franquisme, fascisme mussolinien, les régimes militaires de l’Amérique Latine, etc. S’il n’existe pas d’essence conceptuelle du fascisme formant référence unique à sa diversité, à moins d’être éventuellement une idée totalisante, anti-individualiste, comme le pensait Karl Polanyi, en revanche, au delà des spécificités de chacun de ces modèles, de leurs modalités différentielles d’exercice du pouvoir, existent des bases principielles communes d’action et de projet politique, par conséquent communes au FBI ; j’en recense au moins huit : 1- la destruction du mouvement ouvrier via les lois de dérégulation du marché du travail et la mise sous tutelle des syndicats : 2 – la restriction des libertés publiques et la limitation des possibilités de contestation social – entre autres, loi mordaza en Espagne, nouvelles lois dites anti-casseurs en France – : 3 – le contrôle de la presse et des Mass-médias par leur centralisation entre les mains de quelques propriétaires : 4 – les politiques restrictives de l’immigration et envers les réfugiés, aggravation des rapports Nord/Sud au détriment du Sud : 6 – les dispositifs de santé et de sécurité sociale orientés vers des formes de darwinisme social, par privatisation et conversion en valeur monétaire : 7 – le renforcement des dispositifs d’ordre moral sous emprise religieuse : 8 – la fragilisation de l’indépendance de la justice au profit des oligarchies politiques et financières : politisation endémique des appareils judiciaires, lois sur le secret des affaires, Ceta et tribunaux d’arbitrage, etc.

A ces traits caractéristiques des processus de fascisation s’ajoutent aujourd’hui des projets d’« entreprise à mission » dont l’objet consiste à contrôler tous les aspects de la vie humaine et à orienter le comportement des groupes sociaux, notamment par les GAFA adossés aux cartels techniques dont ils disposent : transhumanisme ou ce qui est appelé bêtement « intelligence artificielle », etc. S’y ajoute la visée portée par le système financier international d’un « gouvernement sans gouvernement » à travers un système socio-cybernétique fonctionnant avec des impulsions suscitées par des « centres virtuels » dans un ensemble de réseaux « auto-organisés » et interconnectés. Une telle « gouvernance » englobante augure une disparition des centres de gouvernement des territoires et, appuyée sur la révocation des « corps intermédiaires », des systèmes politiques fortement différenciés des groupes sociaux ; ce dernier aspect mériterait bien sûr un exposé détaillé.

Ces différents types s’établissent assurément à différents degrés de réalisation et d’effets dans les ensembles nationaux contemporains, néanmoins, au contraire des fascismes nationaux antérieurs partiellement internationalisés, le FBI constitue un fascisme du 21ème siècle qui se mondialise! Les mouvements sociaux y sont captés, disqualifiés et soumis à ses fins propres. Plus encore, ils servent de prétexte pour intensifier les dispositifs de l’ordre juridico-militaro-policier et de contrôle politique des populations. Avec le spécialiste du nationalisme arabe René Gallissot (IME Paris 8), nous avons étudié au Maghreb cette tendance des États autoritaires. Certes, la proposition paraît pessimiste au moment où l’Algérie connaît une insurrection pacifique d’ampleur inédite, mais elle est à prendre au sérieux. Les dispositions législatives ces dernières années en France semblent vérifier cette thèse, ou pour le dire autrement, l’accumulation de mesures de répression et de contrôle apporte la preuve d’un processus de FBI. Un collègue de l’Université Autonome de Barcelone, Gabriel Jaraba, pose quant à lui l’hypothèse d’une expérimentation de portée européenne dont la dimension stratégique, aidé par les Mass-médias qu’il appelle « quatrième pouvoir », le « parti médiatique » en somme, consiste à tester la résistance des peuples à tolérer, ou à supporter, des régimes autoritaires en des temps de crise économique, de chômage, de travail précaire, d’incertitude quant aux paiements des retraites, de la montée électorale des extrêmes droites, etc., autrement dit, jusqu’où les citoyens sont-ils disposés à accepter un régime politique autoritaire, despotique ou totalitaire, d’action brutale contre les libertés publiques, individuelles et collectives.

Ces assertions ne sont nullement complotistes, elles évoquent les processus complexes où s’inventent des dispositifs comme ceux qui ont conduit Macron au pouvoir – si bien montré par Juan Branco dans Crépuscule –, autre part donc que dans les conseils d’administration du CAC 40, loin des structures de l’Union Européennes ou, dans le cas algérien, en marge du DRS et des clans au pouvoir en Algérie. Ceux qui agissent, sans le savoir, selon des prémisses fascisantes, me rappellent le célèbre passage du roman de Ernest Hemingway Pour qui sonne le glas, « il y a beaucoup de fascistes dans ce pays, mais ils ne savent pas encore qu’ils le sont ». Macron, par sa volonté de substituer dans tous les domaines le contrat à la loi, d’exercer un contrôle social et politique sur la population, d’être un fanatique de la privatisation des services publiques et autres biens acquits au cours de l’histoire sociale, en un mot de transformer le pays en une immense ZAD, agit comme un fasciste mais il ne le sait pas encore!

Il s’agit en conséquence de penser la constellation des fascismes actuels comme un phénomène complexe, conjoncturel et polyédrique qui présente une série de caractéristiques en interrelation dont le volume des institutions autoritaires, leur poids sur les conduites de vie et l’expression d’une série de « passions » émotionnelles qui découlent de l’abolition du sujet soumis au FBI : incapacité de faire face aux pressions de l’environnement social, repli narcissique face à l’altérité vécue comme menace, etc. La « société fasciste » globale dans laquelle nous sommes immergés relève par conséquent d’un cadre idéologique complexe en ce que les pratiques attachées se distinguent des formes des fascismes classiques du 20ème siècle. Les hommes sont livrés aujourd’hui à des bourreaux sans voir qu’ils préparent et répandent eux-même quotidiennement et légalement leur propre « gazage ». Cette hyperstimulation, on le sait, tend à la dépendance qui s’accompagne d’une agressivité, propre de la « société de masses », contre l’« autre » et le « faible ». Évidemment, il reste toujours l’option de laisser les immigrés mourir d’épuisement dans la Méditerranée ou négliger les milliers de mort chaque année directement corrélés au chômage. Les « meurtres », si je puis dire, engagés par le FBI se produisent sous nos yeux ! C’est inouï, on en parle pas beaucoup mais la liste serait longue. J’ai vu par hasard il y a peu un film édifiant sur la culture du maïs transgénique en Argentine par la méthode Monsanto dopé au glyphosate et autres pesticides, elle est en train de provoquer des centaines de morts sur les plantations, sans compter les effets sur la santé des consommateurs actuels et futurs. Le « terrorisme industriel » qui ravage les systèmes écologiques de la planète et le « génocide industriel » qui détruit l’humanité s’insèrent dans les agencements de FBI : en somme, une sorte d’« Holocauste de Basse Intensité ». Pas pour des raisons identitaires, politiques ou ethniques d’ailleurs, mais bien fonctionnelles, économiques ou de classe. Et là où il y a des masses existe le credo de devoir obéir à des « chefs qui eux savent ce qu’il faut faire ».

Les effets de cette forme spécifique de fascisme, par rapport aux crimes massifs commis par les fascismes des configurations antérieures, renvoient au degré de résignation ou, plus encore, à une indifférence tendancielle instinctive face aux événements sociaux, face à la destruction irrépressible de « l’humain » qui déplace les frontières des cimetières dans des contrées où l’ordre policier, entre autres « machines de mort », accroît ses monstruosités. Impossible de ne pas se référer à une  production industrielle de la misère comme production pure, à la fois consciente et inconsciente, du capitalisme, c’est à dire de l’exploitation omniprésente dans un « monde vécu » réduit à l’indigence. En termes analytiques, ce néofascisme renvoi donc aussi à la crise de la subjectivité contemporaine : l’expansion de multiples formes de racisme, la primauté culturelle du cynisme ou l’économie interminable du sacrifice comme principe de survie ; « le pire ou le moins pire », le seul choix proposé que nous acceptons sans résister ! Dans le monde vécu s’insinue ce que nous refusons radicalement de voir et de savoir parce que cela risque de mettre le plus intime de notre être en péril, si ce n’est la vie entière. Par la fixation dans le corps de notre auto image, c’est notre « corps propre » exproprié qui s’exprime ainsi. La pratique obsessionnelle du « selfie » par exemple est à la mesure de ce qui nous déployons contre notre souffrance et nos insuffisances. Dans les moments où nous pourrions peut-être reconstruire un « vivre en commun » s’impose sans cesse l’identification automatique au désespoir d’avoir à « survivre ». Le pouvoir du nouveau fascisme s’infiltre précisément dans cette atrophie « vivre pour survivre » qui conduit inévitablement à une érosion du « vouloir vivre », une singularité toujours vécue comme « problème personnel ». Avec le FBI, si des murs ne nous empêchent pas de sortir à l’extérieur, contrairement à Anne Frank dont l’angoisse de la claustration pourrait être aussi la notre – elle n’a pu s’en échapper qu’en allant vers sa mort à Bergsen-Belsen –, ils ne sont déjà plus entre nous et le dehors mais en nous même.

De nos jours, rien n’est plus pénible et plus impossible peut-être d’« ouvrir les yeux » ! Mais l’impossibilité de les maintenir toujours fermés rend inévitablement l’environnement insupportable : d’où la pandémie des « dépressions », des « burn out », et l’extension accélérée de nouvelles « maladies de la normalité ». Tout cela donne l’impression que le fait élémentaire d’être dans le monde s’est transformé en une prouesse qui, lorsque qu’elle devient insurmontable, laisse des vies sur le bord de la route. Ainsi le FBI va-il plus loin encore que Michel Foucault dans sa préface à l’Anti œdipe de Deleuze y Guattari, « Introduction à une vie non fasciste »,  à propos de la nécessité de combattre le fascisme, « non seulement le fascisme historique d’Hitler et de Mussolini qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses, mais aussi le fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite » ; c’est à dire celui qui colonise nos vie et permet d’asseoir le commandement des systèmes économico-politiques oligarchiques. « Nous sommes tous en danger » assurait Pasolini ! On ne sort pas intact de survivre dans un ordre criminel tel que le notre, issu du capitalisme néolibéral avec l’ascension de l’ordre policier du moment et la suprématie naturalisée des classes bourgeoises.

A Paris gare Saint Lazare je me suis heurté à un nouveau dispositif de contrôle : désormais il sera impossible d’y pénétrer sans billet. On est averti, « à partir de l’été il faudra changer vos habitudes » assènent des écriteaux. Du coup, le FBI envahi l’espace public ; le discours de l’adaptation au cœur du FBI nous assaille jusque dans les gares pour rappeler son impératif. La « société de contrôle » décrite par Gilles Deleuze et Antonio Negri inspirés par Michel Foucault, apparaît ainsi de plus en plus obsédante. Escorté depuis Reagan par une batterie de formules répétées pendant des décennies et soutenues par de nombreuses politiques publiques, depuis les suggestions exprimées par Jacques Delors dès 1966, le rapport « Pic » de 1974 et jusqu’aux Politiques de la ville des années 1980-1990, avec les intentions de Macron et de ses ministres aujourd’hui, le discours de l’adaptation au cœur de l’idéologie néolibérale tourne en boucle, articulé sur une répression des consciences individuelles et la présence permanente des institutions de contrôle. La conception néolibérale du macronisme a pour effet d’engager les individus à produire par eux-même une société dans laquelle l’impératif d’adaptation est l’exigence morale du principe de survie. Le travail des « premiers de cordée » est de les y obliger ; soit ils s’adaptent, soit ils meurent ! C’est une des interprétations majeures du darwinisme social contemporain véhiculé par le néolibéralisme producteur de FBI. Barbara Stiegler dans son livre « Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique », en revenant aux origines lippmaniennes du néolibéralisme, montre justement et avec précision de quel creuset doctrinal sont issus les systèmes de pensée organisateurs de l’action public conduite par le macronisme. Pour Macron et ses affidés, l’adaptation est une affaire de pédagogie car les « gaulois sont réfractaires à la réforme », ou quand ça ne marche pas c’est, disent-ils, « parce qu’on est trop intelligent pour eux !». Réputées inadaptées, les autres compétences sont exclues pour cause d’invalidation par les « élites » de l’État start-up en action. C’est pourquoi le recours sans cesse réévalué, au redoublement pédagogique, au management patronal, à la gestion des ressources humaines, à la culture du coaching et au pouvoir psycho-thérapeutique, est requis pour prendre le relais de la force destructrice du fascisme classique ; Nicolas Klotz en a donné un aperçu concret dans son film La question humaine.

Dans le FBI, les méthodes de conviction du chef s’actualisent même dans le « grand débat » à travers la figure de ceux qui posent des questions et qui doivent écouter les sermons, sinon les semonces, du monarque pendant des heures selon une mise en scène qui aurait fait pâlir d’envie un Fidel Castro en forme ou aujourd’hui un Poutine ou un Nicolas Maduro. Et si malgré cela les récalcitrants passent à l’offensive, la possibilité de repli existe toujours : c’est Macron prêt à fuir en hélicoptère tel un vulgaire Ben Ali. On en est là de la bêtise de la bourgeoisie dont François Bégaudeau raconte l’histoire (Histoire de ta bêtise) dans la même veine que les textes d’Édouard Louis ou le dernier livre, pour ne pas l’oublier, de François Ruffin.

Pourtant une question s’impose : pourquoi toutes ces intentions n’obtiennent que des effets partiels sur le comportement des personnes ? Comme celles de ses prédécesseurs, les recettes de Macron n’obtiendront en effet pas plus de succès. Leur impuissance face à l’objectif politique d’adaptation renvoie à des mutations anthropologiques inaccessibles dans des sociétés hiérarchisées par le marché capitaliste et le rapport au travail que ce dernier implique en vue de la production des bien et services. Parce qu’elles ne peuvent mobiliser que des aspects particuliers, parcellaires de l’individu, elles restent étrangères aux autres dispositions nécessaires à la vie humaine. Autrement dit, l’adaptation, si elle peut s’opérer dans un système de contraintes, ne préjuge jamais d’une plus grande faculté des individus à se modeler globalement aux exigences de nouvelles références qui leur sont imposées. Que des individus soient en situation de changement « contraint », imposant une adaptation, quand bien même ils paraissent accepter un transfert technologique ou se plier à des règles étrangères à leur expérience et à leur vécu social, ne signifie nullement qu’ils vont modifier l’ensemble de leurs rapports au monde. Tel est le problème auquel Macron va se heurter et pour lequel le néolibéralisme n’a aucune solution. C’est pourquoi aussi il y aura toujours des apparitions sociales de résistance, comme les « gilets jaunes » en ce moment.

Podemos et « social démocratie »

Où en est la revendication fondamentale de « République » en Espagne ? Qu’est-il entrepris pour la faire renaître et la développer? Beaucoup de mes collègues de Madrid évoquent la médiocrité sinon la nullité ou l’insignifiance intellectuelle de la classe politique dans un pays en panne d’intelligence sociale, de processus de civilisation des mœurs et des rapports sociaux ; ce n’est pas le seul où il en est ainsi. Je partage cette opinion, cependant l’observation me paraît insuffisante. Pour aller au delà, je reviens sur les questions récurrentes concernant Podemos, lequel semble échapper aux caractéristiques que j’évoque sur la classe politique ; j’aborde ensuite les processus actuels de fascisation des sociétés en Europe.

Il faut se rappeler que les partis socialistes d’aujourd’hui et d’hier n’ont jamais fait ce qu’il promettait et plus encore font le contraire avec constance ; mon père, syndicaliste non communiste devenu cheminot après la sortie de la guerre, me disait toujours « méfie toi des socialistes ! ». Un regard rétrospectif sur le mouvement communiste international montrerait des occurrences semblables. Dans le camp du « marxisme » et de la sociologie critique, évoquer cette « trahison !» est devenu un poncif dans l’évaluation de son activité historique, elle se vérifie en effet pleinement à travers sa dimension diachronique. L’histoire des « Partis socialistes », cette gauche nommée « social démocrate » par anachronisme historique, est marquée par ses tromperies successives. Par anachronisme historique, car on oublie que la terminologie « social démocrate » s’appliquait tout autant au Parti social démocrate allemand auquel Marx avait adhéré après avoir dissout la Ligue des Communistes, qu’au Parti Ouvrier Social Démocrate Russe formé à la fin du 19ème siècle. Ceux qui se réclament de Jaurès pour repenser aujourd’hui la « social démocratie » oublient tout autant qu’il était certes réformiste, mais réformiste marxiste ! Dire « Social-libéral », ou mieux encore « social capitaliste », définit mieux l’aboutissement présent des Partis Socialistes après avoir écarté Marx et commis abandons et renoncements auxquels ils nous ont habitué. Walter Benjamin dans ses Thèses sur le concept d’histoire notait, peu avant son suicide en 1940, que la « social-démocratie » a cessé d’être social démocrate en inaugurant ses reniements après avoir dissout toute l’énergie des forces révolutionnaires. Seul le parti allemand a conservé cette appellation, les autres ont gardé le substantif « socialiste » en l’accrochant à une orientation identifiée en « deuxième gauche », « troisième voie », « nouvelle gauche », « socialisme du XXIème siècle », etc.

Ainsi, cette perte de l’action qui s’occupe du commun comme dirait Hannah Arendt, s’explique-t-elle de façon fort simple ; d’une part, à travers les liens de dépendance tissés dans l’exercice du pouvoir d’État avec les catégories hautes de la société : la bourgeoisie. On appelait ainsi autrefois cette catégorie, elle continue cependant d’être une réalité sociologique fondamentale et un facteur inévitable de l’analyse socio-politique. C’est cette relation qui commande la reproduction des dirigeants socialistes sous hégémonie culturelle de la «bourgeoisie», un terme dont le sens sociologique et politique s’est perdu. D’origine ouvrière ou pas, ils sont animés par des aptitudes acquises qui les prédisposent à pactiser avec les catégories sociale hautes, lesquelles exercent envers eux une puissante fascination à travers la médiation d’une série d’artefacts dans un monde halluciné, livré à la métaphysique de l’argent : mode de vie, modernité, etc. D’autre part, la raison fondamentale ne renvoie pas à un refus conscient d’agir en faveur du commun de la majorité sociale salariée, maintenant 92 % de la population : c’est qu’ils ne savent pas faire autre chose! Ni même ne sont capables de penser qu’ils puissent faire autrement ! Ici se trouve l’explication de l’énigmatique formule « parti de gouvernement » utilisée par les Partis socialistes au moment de justifier, après avoir gagné une élection, l’abandon de leur programme de campagne en faveur d’une conduite « responsable des affaires ». Ils contribuent de ce fait au dépérissement de la démocratie comme possibilité toujours ouverte de faire autre chose et autrement.

Le phénomène Podemos (Lire ici), son surgissement si je puis dire comme effet retard du mouvement des indignés du 15M, se nourrit de cette incapacité du PSOE à formuler ou à reformuler et appliquer un projet de « gauche » identifiable face aux politiques défendues par les formations politiques de la « droite », dans un contexte où ces mêmes courants cherchent à abolir l’opposition droite/gauche héritée de l’histoire sociale et politique. Elle se décline couramment maintenant à l’américaine, entre « progressiste » et « conservateurs », moins clivante donc plus consensuelle, autrement dit dépouillée de son contenu foncièrement politique. Tout cela participe de cette invention très à la mode de l’extinction du clivage droite/gauche avec pour justification des formes concrètes en France et en Italie par exemple. Les projets politiques se formulent désormais avec des nuances autour d’un « centre » controuvé : dans l’État espagnol, PP et C’s sont de « centre droit » et le PSOE de centre gauche ! Unidos Podemos se trouve expulsé à l’« extrême gauche », ni « réaliste, ni pragmatique ni moderne, accablé de toute part de procès en disqualification ; notons que tout ceci se répète de façon entièrement identique contre le mouvement France Insoumise et Jean Luc Mélenchon en France. Le PSOE quant à lui est tenté de travailler à la révocation du clivage droite/gauche en empruntant de façon tortueuse le chemin de Tony Blair pour qui « La gestion de l’économie n’est ni de gauche ni de droite. Elle est bonne ou mauvaise… Ce qui compte, c’est ce qui marche ! ». Plus encore, poussé par Felipe Gonzales vers la grande coalition façon SPD, il ne manque pas de s’autoproclamer « parti de gouvernement », «  la gauche du réel, ancré dans le monde tel qu’il est ! ». En France, l’identité politique structurante de l’antagonisme droite/gauche a commencé à se dissoudre sous les sommations néolibérales dictées par l’Union Européenne et dans les « fronts républicains » sensés stopper la montée électorale du Front National : avec les résultats que l’on connaît.

Ce credo est une pensée réactionnaire par excellence ! Ce faisant, la coagulation politique au centre laisse à Unidos Podemos un espace politique à conquérir. Il a réhabilité l’évidence de l’irréductibilité du clivage droite/gauche par son actualisation théorique, comme chacun sait désormais, avec le concept de « peuple » construit en catégorie politique par Ernesto Laclau. Du coup, pour intensifier le discrédit, le « populisme » s’est invité dans l’espace public, dans la presse Main stream, dans les tertulias et commentaires de responsables politiques, afin de massacrer plus encore le projet politique de Podemos. Le « populisme » y est généralement confondu avec la « démagogie » dont on oublie qu’elle est la modalité par laquelle se mènent les campagnes politiques dans les démocraties. Néanmoins, dépourvue de solidité doctrinale jusque dans des champs prétendument intellectuels, les caricatures et anathèmes ne parviennent pas à démonter la crédibilité de l’opposition « haut/bas » ou « oligarchie/peuple » qui structure la société. « Droite-gauche » n’était pas une catégorie de pensée chez Marx ; pour lui, la contradiction fondamentale se résume à deux formules : « socialisme/capitalisme » et « prolétariat/bourgeoisie » ; dans le concept de « populisme » d’Ernesto Laclau et tel que développé par Podemos – Errejon et Iglesias – l’antinomie entre le bas et le haut, entre le peuple et les élites, n’est autre que la reprise aux conditions d’époque de ces formules. La notion de « peuple » n’est pas absente chez Marx, elle est orientée vers la question des « alliances », notamment avec la petite bourgeoisie paysanne. Aujourd’hui, le « prolétariat » c’est le « peuple » qui, constitué en « multitude » chère à Antonio Negri, regroupe l’ensemble des catégories sociales dominées.

Le débat entre Errejon et Iglesias se comprend peu si l’on se réfère au murmure assourdissant répandu par les Mass-médias à travers le pays ; leurs divergences ne sont pas stratégiques mais tactiques ; ils défendent le même programme. Ni radicaux ni extrémistes, les deux sont globalement réformistes : le pouvoir se gagne dans les urnes! Le programme d’union de la gauche porté par F. Mitterrand lors de l’élection présidentielle de 1981 en France, dont les nationalisations, était plus à « gauche » que celui de Podemos. Son projet politique est celui d’une « extrême social démocratie », un outil pour combattre les inégalités sociales et moraliser la vie politique et institutionnelle, dont le système judiciaire qui en a grand besoin ; c’est à dire, « une social démocratie qui n’aurait pas failli » (Lire ici). A vistalegrre 2 il s’agissait somme toute d’une controverse classique entre deux tendances, telle qu’elles ont toujours existé dans le mouvement ouvrier et socialiste, quant à la façon de gagner des soutiens populaires et de construire l’hégémonie culturelle.

Le dernier point mériterait sans doute de plus amples développements, il concerne les objections à propos de la thèse que j’ai soutenue dans une de mes conférences à Madrid, évoquant l’évolution vers des formes « fascistes » des régimes politiques en Europe et dans le monde. Je me limiterai à présenter ici quelques arguments préliminaires. On m’a reproché  d’exposer cette thèse devant un public d’étudiants et de profs dans un pays qui a connu la dictature. Je comprends que cela puisse déplaire de réfléchir sur la nature néo-franquiste de l’État espagnol, ni de montrer qu’Emmanuel Macron et Marine Le Pen en France sont séparés par des nuances minimes si l’on considère leur inclusion dans la recomposition des courants néo-libéraux français fondée sur des fins sociales et politiques de même nature. Tirer un simple trait d’égalité entre ces derniers serait bien sûr stupide, mais en faisant cette analyse j’entends identifier les processus politiques à l’œuvre dans la configuration où nous vivons. Cette perspective, fondée en science sociale, n’a pas déclenché un quelconque scandale, bien au contraire. En fait, je me suis référé au livre du collègue de l’Université de Valencia Antonio Mèndez Rubio intitulé FBI, Fascisme de Basse Intensité publié à La Voragine. Il ne s’agit pas d’une simple critique, maintenant classique, de la dictature du nouveau fascisme tecno-mercantil et de consommation, mais d’un mouvement de fonds dans l’ensemble politico économique international et diplomatique impulsé par l’activité fascisante du système financier.

Je ne reprends pas ici l’ensemble de ses arguments, néanmoins j’insiste sur sa position proche de la mienne et celle de Antonio Mèndez Rubio quant à la variété de configurations proto fascistes ou de Fascisme de Basse Intensité, de Erdogan à Rajoy-Felipe en passant par Macron et autres Trump. Je résume : jusqu’où les citoyens sont-ils disposés à accepter un régime politique autoritaire, despotique ou même totalitaire sans rôle directe de l’armée : c’est à dire une « démocratie » articulant conservatisme social, nationalisme étatique – national catholique espagnoliste dans l’Etat espagnol –, avec un demande sociale d’autorité et d’action brutale contre les libertés publiques, individuelles et collectives. Les politologues ont créé le néologisme « démocrature », en France Macron est baptisé Jupitérien ; quelques amis me conseillent d’utiliser plutôt à son sujet le terme « autoritaire » pour éviter l’écueil de la charge symbolique et historique du mot « fascisme ». Ayons toujours en tête le célèbre passage du roman de Ernest Hemingway Pour qui sonne le glas, « il y a beaucoup de fascistes dans ce pays, mais ils ne savent pas encore qu’ils le sont » ; de même pour ceux qui agissent, sans le savoir, selon des prémisses fascisants. Nous avons déjà eu ce débat il y a une quinzaine d’années ; à l’époque je m’accrochais au concept de « démo césarisme », quand mon collègue du département de Droit de l’Université Paris 8, H. Cubertafond, usait de la formule « démo despotisme ». C’était encore confus ; avec le concept de FBI on a désormais une caractérisation adéquate, juste et précise, des régimes émergents sur la base de la négation du clivage droite/gauche.

 

 

L’Espagne complexée : Catalogne, national-régionalisme et nationalisme espagnol


Le vote du 21 Décembre a donné à nouveau la majorité au catalanisme favorable à l’indépendance. L’après scrutin est chaotique, marqué par les péripéties en vue de la formation du Govern et l’élection de son Président, l’application de l’article 155 et la judiciarisation musclée du conflit avec des centaines de mise en examen d’élus et, pour finir, l’incarcération d’ex-ministres indépendantistes devenus pour les uns des « prisonniers politiques » ou des « politiques prisonniers » pour d’autres; le « proces catalan » révèle le long et difficile chemin visant à faire exister « un pays », la Catalogne, mais aussi sa réfutation exaltée lors des concentrations massives « pour l’unité du pays » à Madrid et Barcelone. Tout cela manifeste plus encore le colossal ratage socio-politico-historique et anthropologique de la « transition démocratique », mettant en défaut les thèses optimistes de la transitologie. Les ressorts anthropologiques qu’elle promettait de remplacer n’ont pas été modifiés de façon substantielle.

Je représente ici le résumé des arguments que je défends dans les débats avec certains de mes collègues universitaires et amis de la péninsule ibérique, sur la Catalogne, sur la question nationale et le « droit à décider » : une adaptation notionnelle du droit universel d’« auto-détermination » au contexte nouveau de l’émergence des régionalismes. Sans qu’il soit nécessaire de les exposer, on devinera aisément à quelles positions ces arguments répondent. Certains contestent en effet la légitimité du « proces » par rapport à une dette de la Catalogne envers une Espagne qui a commencé à s’inventer seulement dans la seconde partie du 19ème siècle. Cette expression que l’on entend souvent, « la Catalogne nous doit », est très curieuse car il s’agit de bien d’autre chose. Ce n’est qu’au 20ème siècle qu’une Espagne est pensée comme État national centralisé, d’abord par José Antonio Primo de Rivera qui prétendait faire de son Espagne un destin commun projeté dans l’universel, puis ensuite dans la douleur à travers les mises en scène orchestrées sous la poigne de fer de Franco ; c’est à dire à travers la répression saigneuse du régionalisme dans la péninsule ibérique, thème dont la seconde république avait commencé à s’emparer, dans la douleur aussi puisque c’est la droite républicaine qui proscrira l’auto gouvernement dans les régions, notamment après l’opération Campanys en Catalogne. L’octroie du statut d’autonomie basque en 1936 se fera dans l’urgence, avant que le régime franquiste mette cette question entre parenthèses au profit du fameux projet de « grande Espagne », « l’Espagne de toujours » !

Il y a encore des gens qui croient que l’Espagne existe en continuité depuis les civilisations européennes, l’Hispanie romaine, les invasions barbares et le royaume wisigoth, qu’Al Andalou serait une parenthèse dans une Espagne mutilée! D’autres sont convaincus qu’Isabelle Ière de Castille et Ferdinand II d’Aragon l’ont réalisée, notamment après avoir « re-conquis » l’Andalousie. Cette approche est inexacte car anhistorique. La « Reconquista» repose sur une fable qui a la vie dure, sa fonction est idéologique et auto-justificative d’une Espagne de toujours. Sauf à la présenter en restauratrice mythique et anachronique d’un Empire Romain d’Occident qui n’existait plus, Isabelle la catholique n’avait rien à « reconquérir » puisque l’Andalousie n’avait appartenu à aucune couronne de sa lignée des royaumes du nord et du centre où les conflits entre Chrétiens et « Maures », comme ils sont encore appelés, avaient commencé bien avant la prise de Grenade. Elle aspirait plutôt à « conquérir ! » les terres habitées après les colonisations impériales antérieures par les peuples berbères, Almoravides puis Almohades. Venus des montagnes du nord occidental de l’Afrique, ils y avaient réalisé l’unité politique du Maghreb et Al-Andalu. On parle déjà de guerre sainte contre les royaumes chrétiens, mais les périodes de trêve n’ont cessé de favoriser le commerce transfrontalier et inter-communautaire. Plus encore, butins et commerce étaient complémentaires ; les échanges de biens et de personnes ne cessaient jamais, seules leurs modalités changeaient en fonction des circonstances politiques et militaires. Au Moyen Âge, les royaumes musulmans et chrétiens ne peuvent se penser l’un sans l’autre, l’opposition chrétien/non chrétien y était fonctionnelle ! Aussi, ce qu’on appelle bêtement « Reconquista » était tout bonnement une opération de conquête coloniale contre les berbères de l’Andalousie, lesquels mêmes arabisés n’ont jamais construit d’empire, et pour leur expulsion ainsi que celle des juifs: juifs arabisés dont les berbères judaïsés. Pas facile de faire comprendre à un andalou d’aujourd’hui ou à un « hermano mayor » d’une confrérie catholique de Séville qu’il descend de colonies de peuplement suite au renouvellement des colonisations impériales ; un renouvellement qui a ouvert sur ce qui fut la première phase d’un nouveau type de colonisation à travers la capture des océans et des terres adjacentes, suivie par la seconde phase de l’ère moderne

De n’avoir pas été résolue auparavant, la question nationale resurgit aujourd’hui dans ce contexte de continuité fantasmée, imposée par le Parti Populaire (PP) et secondairement par le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), d’un État national idéal-typique qui n’a jamais existé ; y compris sous la férule du « Généralissime », n’en déplaise à la chanteuse Marta Sánchez, louangée par la classe politique et les médias de la péninsule après avoir commis des paroles sur la partition de l’hymne « national » officiel. Elle a plutôt démontré magistralement pourquoi l’initiative était chimérique. Car l’étatisation des peuples, leur rassemblement dans un seul État et dans un seul peuple apte à produire un État national ne s’est pas accompli dans ce territoire appelé aujourd’hui Espagne ; les peuples hispaniques n’ont pas accédé à cette conscience d’un destin commun attendue et voulue par José Antonio Primo de Rivera. Ce qui se donne à voir lors de manifestations de liesse « nationale » – pour avoir gagné par exemple le « championnat du monde » de foot –, constitue le miroir inversé de cette réalité d’où proviennent précisément les conflits d’aujourd’hui.

On assiste a cette originalité curieuse d’une histoire ancienne qui se refuse à elle-même et suspend toute intelligence socio-historique. Nous sommes loin du constat cher à Fernand Braudel de l’envahissement du passé lointain dans le présent, plus encore de la pensée d’un Claude Lévi-Strauss ou de la perception philologique d’Edward Saïd pour le Don Quijote de Cervantes ; ce n’est pas pour rien en effet qu’il cherchait obstinément à retrouver le passé derrière le présent. Dans le présent social, politique et économique gisent différents types et différents niveaux anciens d’intégration historique. La régionalisation des conflits en relève évidemment ; ce que l’on appelle « conflits locaux » ressortent à ce régionalisme national plus ou moins étatique calqué symétriquement sur la perte de centralité actuelle de l’État par le déplacement des centres de pouvoir, de décision et de « gouvernance ». Ils ressortent aussi aux métamorphoses des guerres du passé, celles des « marchés » et des intérêts qu’ils transportent. Il existe dans les Espagne une harmonie dialectique entre les déterminants socio-historiques et les mutations dans le champ économique ; c’est une modalité sous-jacente à la consolidation des régionalismes à visée nationale étatique et non un dépècement progressif et continu des autres régions tel que d’aucun semble le problématiser. De même quant au mouvement de mise en adéquation de l’appareil industriel et de sa modernisation dans les années 1960 ; que l’on se rappelle aussi sur ce thème les efforts du Président Maragall appuyé à l’époque par le Maire de Montpellier Georges Frêche, porté par l’attribut de « région historique » depuis la « Mancomunitat de Catalunya », pour faire revivre les territoires de la couronne d’Aragon. Il faut par conséquent élargir le cadre d’analyse au delà du périmètre territorial proprement ibérique pour s’affranchir d’une « fabrication » de l’Espagne selon un schéma taillé à la mesure de la Catalogne. Le régionalisme espagnol ne procède pas simplement de la représentation imaginaire d’une Espagne dominée par la Castille largement entretenue par Enric Ucelay de Cal, ni même de l’idée d’un expansionnisme catalan de type impérialiste, théorisé par Fransesc Cambò, Prat de la Riba ou Eugenio d’Ors. On oublie que ce fut d’abord une réponse spécifique au contexte international marqué par un expansionnisme d’inspiration fasciste auquel participe le régime franquiste, poursuivie ensuite par la tentative historique d’un positionnement pensé comme construction d’une unité culturelle catalane face aux autres composantes franquistes de la péninsule ibérique. C’est aussi une tentative qui cherche à profiter de la pratique européenne vis-à-vis des régions, laquelle embrasse tant les formes impériales austro-hongroises, qu’allemandes ou britanniques, afin de dépasser le modèle centralisateur français et inspirer ainsi la vie politique et administrative dans l’État espagnol.

Ceci est important, car la singularité ibérique, visible depuis le 19è siècle, d’un pluralisme national excluait l’existence d’une doctrine nationaliste et, du coup, de toute harmonisation nationale, encore moins sous les plis d’un projet impérial dominé par la « seule vraie nation que serait la Catalogne » comme l’affirmait et le souhaitait Fransesc Cambò. C’est pourquoi la distinction entre « nation » et « région », développée par celui-ci et mené par le catalanisme s’est finalement cristallisée sur des projets régionalistes qui ne sont jamais vraiment parvenu à résoudre la question nationale sur le territoire ibérique, ni la question de l’« État espagnol ». La constitution de 1978 prend acte de cette situation et l’a ainsi figé ! Le « proces » catalan actuel prolonge donc le débat sur le choix d’une issue sous des formes institutionnelles en intensifiant le statut de « région historique » pour celles disposant d’une « langue propre » avec droit de veto au sénat, un droit reconnu en 1932 pour la Catalogne, en 1936 pour l’Euskadi, en 1939 pour la Galicie et réclamé par l’Andalousie. En Catalogne, le durcissement commence en 1984 après l’opposition du gouvernement PP au nouveau statut d’autonomie et son annulation par le Tribunal Constitutionnel après le référendum de 2006 où il fut pourtant acté par 73 % des électeurs catalans. Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) avait appelé à voter contre un projet de statut très en deçà de l’espérance d’une république indépendante et de l‘expression démocratique d‘une « nation catalane » calquée sur la normalité politique de l’État-nation telle que formulée par son dirigeant Jose Lluis Carod Novira. Il s’agit d’un nationalisme qui entend distinguer constitutionnellement Nationalisme et Régionalisme, enveloppant de même la notion d’Archipel pour les Baléares et les Canaries. L’expérience historique fut relayée au Pays Basque par un nationalisme « dur », qui reconnaît et accepte cependant un « nationalisme espagnol », orienté vers un statut de « libre association » identique à celui de Porto Rico. Quant à la conception catalane, beaucoup pense encore qu’elle prolonge aujourd’hui celle de Fransesc Cambò d’un expansionniste catalan via le « proces » indépendantiste, or cela n’existe pas, même dans ERC, pas plus dans l’ex CIU ni a fortiori dans la CUP. Elle serait bien plus dans celle d’une « Euro région » insérée dans un mouvement social et politique où l’autonomie régionale s’inscrit dans le projet européen de « subsidiarité » et de « nouvelle gouvernance ». Certes, j’admets que des intellectuels catalanistes puissent cultiver encore leurs particularismes à travers un culturalisme idéologique méta historique catalan, accompagnés évidemment de groupes et de strates d’individus moins dotés, auquel répond une aversion symétrique des catégories équivalentes à Madrid. La détestation réciproque est régulièrement célébrée, notamment, lors des rencontres entre le Barcelone Football Club et le Real Madrid : une figure imposée, ritualisée et imbécile, quasi cérémoniale, dont se repaissent les médias espagnolistes.

  Étrange d’entendre que le nationalisme ne peut être de gauche! Aussi étrange que si l’on disait que la république ne peut être de gauche. Susana Díaz, présidente de la région andalouse, dans ses habituels meetings cultive aussi cette thèse à mon sens anti-historique, plus encore le jugement est hâtif, peut-être seulement explicable par son inculture politique et son tropisme anti catalaniste. C’est globalement faux car il convient de contextualiser le nationalisme dans une pluralité de situations historiques ; des nationalismes de gauche et de droite ont existé et il en existe encore, comme pour la république! C’est également anachronique, car le jugement tend en effet à rabattre le mouvement historique de formation des États-nation et leurs productions identitaires nationalistes sur le « national régionalisme » actuel avec lequel il n’a rien de commun. C’est oublier aussi les nationalismes développés à partir des empires coloniaux et les guerres d’indépendance. Les mouvements de libération des colonies n’obéissaient pas à  la même logique que celle des mouvements nationalistes européens du XIXème ; ils étaient anti-impérialistes et inspirés par un nationalisme de gauche, plus ou moins marxisant, pour la libération nationale. Les Fronts qui les constituaient, parfois interclassistes, étaient toutefois toujours contrôlés par la gauche. Le nationalisme défendu par ERC, une organisation politique de gauche fondée en 1931 avec la seconde république, n’est pas conçue comme lutte de libération nationale d’un peuple en situation coloniale, au contraire des organisations de la gauche abertzales, politiques et politico militaires, du Pays Basque qui ont longtemps développé cette analyse et, pour certains, véhiculé les options raciales depuis Sabino Arana et ses affidés (lire ici). Ce n’est plus le cas aujourd’hui ; les apports de la connaissance, les mutations conceptuelles et institutionnelles introduites par le processus européen ont eu raison de ces conceptions.

On est maintenant en présence de ce que je nomme « national régionalisme », qui peut être de droite et de gauche. En Catalogne, au Pays Basque, en Galicie ou en Andalousie, il est revendiqué par la droite et la gauche, séparément ou dans le cadre d’alliances conjoncturelles. Dans ces conditions de rupture avec l’ancien nationalisme, le « nationalisme régionaliste » possède par conséquent une vocation de gauche faisant clivage par son programme social avec les droites nationalistes néolibérales. Ce « national régionalisme » signifie que la question problématique de l’« État espagnol » pourrait se résoudre aisément dans le cadre d’institutions fédérales ou, pourquoi pas, confédérales. Or, uniquement envisagé de façon programmatique par Podemos ou du bout des lèvres et de façon tactique par le PSOE, un tel modèle, parce qu’il requiert une réforme constitutionnelle, est foncièrement chimérique tant que pèse l’influence franquiste dans les institutions politico-étatiques actuelles. La convocation d’un référendum négocié sur l’indépendance préconisée par Podemos était une autre solution. Il pouvait ce concevoir de deux façons : soit un référendum d’indépendance immédiat fondé sur une exigence de participation et l’élévation de la majorité à 60 % des votes exprimés ; les courants favorables à l’indépendance l’auraient assurément perdu : soit du type négocié pour la Nouvelle Calédonie ; avant d’être finalisé en novembre prochain le processus référendaire aura duré vingt ans ! S’il est décidé, le statut d’indépendance permettra à la Nouvelle Calédonie de garder des liens avec l’État français dans le cadre d’une « libre association » en accord avec les critères européens et internationaux. Ce dernier aspect est crucial car la coagulation des équilibres géopolitiques ne laisse plus de place pour un nouvel « État national » dans le « concert des nations » ; les palestiniens en font l’amère expérience. De ce fait il n’existe pas plus d’espace pour un État-national catalan classique. Les indépendantistes catalans n’envisagent pratiquement jamais la question sous cet angle, d’où les erreurs qu’ils commettent. Cependant, ces dernières représentent peu comparées à l’aveuglement quasi congénital du PP pour qui le règlement politique de problèmes politiques est très éloigné de ses schémas de pensée.

L’option idéologique « le nationalisme n’est pas de gauche » vient d’être plaidée en ce mois de mars 2018 par Felipe Gonzáles à travers son rejet du référendum au Sahara Occidental, position pourtant maintenue par lui même jusqu’en 1983 au moins. Coutumier des reniements, il parjure ainsi les orientations du PSOE adoptées au congrès de Suresnes en juillet 1974. Celles-ci reconnaissaient le droit à l’auto-détermination des peuples en lutte pour leur indépendance. Laissant ouverte l’hypothèse d’une République Fédérale Espagnole, cette reconnaissance s’appliquait aussi aux régions évincées de la vision franquiste de l’État. Plus encore s’agit-il d’un reniement honteux en forme de louange inconditionnel au nationalisme du régime marocain ! Dans le même esprit, le discours de l’ex secrétaire du Parti Communiste Espagnol, Francisco Frutos, lors de la concentration du 29 octobre 2017 à Barcelone aux côtés de la très droitière organisation Sociedad Civil et du très réactionnaire Mario Vargas Llosa ne convainc pas ; pas plus que les articles de Nicolás Sartorius dans le journal Felipiste El Païs après avoir abjuré son engagement au Parti Communiste Espagnol (PCE). Tous deux ont par ailleurs brûlé la 2ème république, abdiqué face à son exigence historique et accepté de se livrer au rituel besamanos aux pieds de Juan Carlos I et de son fils sous les ors de la monarchie. Ils n’ont jamais cherché à éclairer les zones d’ombre et le rôle obscure de Juan Carlos après la mort de Franco et dans ce qui fut appelé « coup d’État du 23 février 1981 », pas plus aujourd’hui ! C’est devenu un sujet tabou de la « Transition », abandonné par les intellectuels, honteusement, par auto censure ou par crainte d’un retour au régime antérieur, ce qui en dit long, y compris à leur yeux, sur la nature et la solidité de la constitution de 1978. Le peu de consistance politique des repentis ex-staliniens est bien connu ; il en existe à la pelle. Ils ont certes participé, parmi d’autres, à la lutte anti franquiste, cela ne les autorise pas pour autant à exercer un quelconque magistère idéologique sur les questions posées par les nationalismes. Arc-boutés sur un unitarisme centraliste totalisant, sinon totalitaire, périmé, ils n’offrent aucune solution face à l’incapacité historique chronique et celle des institutions politiques et constitutionnelles actuelles pour associer des collectifs se définissant comme « nation » d’où sont issus les mouvements séparatistes. Ils font partie de ceux pour qui il n’y a d’unité espagnole qu’imposée, une posture largement critiquée et analysée par Ortega y Gasset qui voyait dans le propre nationalisme espagnoliste l’obstacle principal à la formation de l’État national sur le territoire ibérique (in Espaňa invertebrada).

Dans sa forme première, tel qu’il agit encore dans les États-nationaux historiques, le nationalisme n’est pas autre chose qu’une demande d’État imputable à une idéologie des 19ème et 20ème siècle, quand, pour la première fois dans l’histoire, comme dit Ernest Gellner, l’État, le territoire et la communauté vont se superposer. Ceci n’a jamais existé dans l’histoire antérieure aux États nationaux. C’est donc très récent. Autre exemple, la création de l’État national israélien pour le peuple juif, également d’actualité du fait de la reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem comme capitale, est une des conséquences de l’extrême adhésion à cette idéologie du nationalisme ; les juifs ne peuvent même plus vivre en diaspora sans être aussi et parfois d’abord des israéliens ! On voit la force prodigieuse de cette idéologie de la fin du 19ème siècle qui tente en vain de s’imposer en Espagne depuis 1812 dans une configuration difficilement réversible. Certes, historiquement, on peut toujours penser que c’est réversibles car on ne sait pas quand les choses se décanteront, mais la contradiction est très forte en Espagne entre ce modèle d’adhésion à l’idéologie étatique nationale et la résistance « régionaliste » au processus de centralisation étatique. « Régionalisme » ou « autonomisme » sont de mots qui marquent le chemin spécifique de cette résistance plurinationale, de la revendication plurinationale même. Il y avait une diversité de langues attachées à des peuples sans dépendance territoriale précise, ou une dépendance mouvante inscrite dans les contours des cheminement impériaux qui traversaient la péninsule ibérique et l’Europe. Les dépendances étaient davantage des formes d’allégeance ou de liaison d’homme à homme comme dit Marc Bloch. Peut importe la formule que l’on emploie, mais la territorialisation plurinationale qui subsiste de cette histoire Hispanique – ne pas oublier le Portugal – tente de se prolonger par des recherches de développement spécifique calquées sur le modèle standard national étatique. Il en existe pourtant d’autres. Certes, les lois constitutionnelles des États nationaux, le plus souvent écrites par des juristes qui n’ont pas autre chose dans la tête que le modèle d’unification centralisée, interdisent de penser d’autres formes d’organisation territoriales, particulièrement dans la présente Espagne de M. Rajoy pour qui seul compte « el imperio de la ley ». Le statut de la Catalogne retoqué en 2010 par le tribunal constitutionnel à la demande du Parti Populaire est un parangon de cette extravagance. Il faudrait rappeler à ces gens que si l’État est une organisation qui revendique et détient le monopole de la violence légitime, celle-ci selon Max Weber doit être acceptée spontanément par les membres de la communauté, c’est à dire attachée à une croyance, nécessaire pour la rendre acceptable et même indispensable ; elle peut donc se modifier, tout dépend de l’évolution des mœurs, des représentations sociales, des rapports socio-politiques, etc.

En Catalogne et dans les autres communautés autonomes cette croyance tend à se désagréger face à l’incapacité de construire un « modèle de pays » comme l’on dit là-bas. La transition a introduit et maintenu une vision exclusivement légaliste du dispositif législatif qui n’a rien à voir avec les facteurs socio-politiques qui « font » la loi dans tout État institué comme « État de droit » pour garantir un ordre social ; sa construction, jamais achevée, a besoin de politique, pas de juges ! Plus encore, cette dimension oubliée s’ajoute au bilan mitigé et ambiguë du processus de « transition » qui non seulement n’a pas connu de justice transitionnelle – les idéologues et anciens responsables de la dictature et tout le matériel symbolique franquiste continuent de trôner partout –, mais a fermé la porte au passé pour conserver et reproduire les habitus franquistes au sein de l’État : corruption vertigineuse, négation de la « loi sur la mémoire historique » dont le PP parvient encore à empêcher l’accomplissement à coup de procédures judiciaires. Les présupposés idéologiques et politiques sur lesquels s’affirmaient stabilité et cohésion sociale ne fonctionnent pas. Ils étaient sensé assurer une fragile cohabitation entre deux histoires, dont l’expression «période de transition» exprime le mode de gestion: l’histoire véhiculée par les groupes sociaux issus du franquisme et celle portée par les mouvement sociaux anti franquistes ; elles cohabitent et s’interpénètrent. Dans la première coexistent les catégories rurales, nobiliaires et de servage, les familles modernistes franquistes et post franquistes qui, faisant intrusion dans l’économie européenne mondialisée, continuent de grossir leurs profits avec les méthodes classiques de corruption, de détournements financiers vers les banques suisses, les paradis fiscaux ou servent à financer illégalement les campagnes électorales du Parti Populaire dont les candidats, une fois élus, tirent avantage en disposant à discrétion des fonds publics. Toutes sont animées de dispositions d’action héritées du franquisme, de pratiques autoritaires et de mise en valeur d’une hiérarchie sociale naturalisée. L’église catholique traverse cet ensemble social et a participé amplement à sa consolidation dans l’inconscient collectif ; la hiérarchie catholique n’est pas seulement doctrinale, elle s’inscrit dans l’espace, dans le mode de vie et d’habiter des clercs suivant leur place et leur rôle dans l’édifice, dans les processions de semaine sainte et de gloria, etc.

De son côté, l’histoire anti franquiste a créé son propre imaginaire. Les individus et les groupes qui en sont les protagonistes et se veulent les gardiens des enseignements démocratiques, n’ont néanmoins pas échappé à l’attrait de la valorisation monétaire : « faire sa pelote » n’était pas un mot d’ordre incongru dans les années 1980. Carlos Solchaga, ministre de l’économie dans le gouvernement de Felipe Gonzalez à partir de 1985, vantait ainsi les qualités d’une Espagne « où il est facile de devenir riche » ! L’interpénétration des catégories attachées à ces deux histoires se joue à ce niveau. Elle prend la forme d’échange de « bons procédés », financiers et politiques, de nominations dans les administrations publiques et privées, dans l’appareil judiciaire, les reclassement des ministres en fin de carrière, etc. Ce « système » qui se met en place dans les « années de transition » a permis deux choses : d’une part, l’enrichissement et la promotion de nouvelles catégories sociales, d’autre part, le tissage de réseaux de clientèles fortement rétribués par l’argent public ; dans certaines régions, comme en Andalousie où rien n’échappe à Suzana Diaz, où les institutions qu’elle dirige couvrent l’ensemble des activités sociales, « du berceau à la tombe », tel le modèle de la social démocratie allemande des années 1920. Ceci n’a pas encore été entièrement analysé ni documenté. La principale raison de cette carence procède précisément de l’ancrage profond du mythe de la « transition démocratique » dans la société. Il a conduit à des formes d’auto censure assez inédites dans les milieux politiques et jusqu’aux intellectuels.

Pour ces raisons, en Catalogne, mais pas uniquement, l’État espagnol tend à perdre sa légitimité à exercer le monopole de la violence par la coercition pure, physique, tout autant que symbolique. L’inculpation pour « rébellion » et « sédition », des bizarreries constitutionnelles moyenâgeuses qui n’existent nul part ailleurs en Europe – la constitution de 1893 en France incluait le droit « d’insurrection » ! –, d’indépendantistes reconnaît tout simplement que le monopole de la violence de l’État est contesté, ce qui le condamne à changer ses structures et ses lois. Le surgissement de l’imbroglio politico-juridique quant aux nationalistes catalans incarcérés devrait aussi nous alerter sur la dégradation des pratiques démocratiques dans un pays gouverné par le PP. A travers la controverse emprunte de jésuitisme, la classe politique issue de la transition cherche à leur coller un statut de « politique prisonnier », c’est à dire de vulgaires délinquants criminels, quand de nombreux juristes, y compris en Europe, en font plutôt des « prisonniers politiques ». Beaucoup de gens veulent croire que ceci est impensable dans une démocratie, y compris chez les plus avisés, tel l’acteur José Sachristán pour qui des prisonniers politiques ne peuvent exister que dans des dictatures pures et dures. La dégradation que j’évoque renvoie au constat que les « démocraties », parées de toutes les vertus dans un système achevé, peuvent être gouvernées par des voyous et des fascistes en puissance. Là se trouve le drame de la capitulation intellectuelle : la « démocratie » n’est plus interrogée !

Le fait qu’il existe deux blocs à peu près égaux, où coexistent en chacun droite et gauche, l’un républicain, l’autre monarquico-unioniste – dire constitutionnaliste est un euphémisme chargé d’idéologie anti réformiste portée par le PP – renforce de façon absolue l’exigence d’un changement constitutionnel. C’est l’unique alternative face à la tentation autoritaire et dogmatique du monarchisme-unioniste de vouloir réduire l’autre par une répression policière et judiciaire aux conséquences incalculables à l’intérieur de la Catalogne et, en dehors, celle d’accentuer l’éloignement déjà grand avec les autres territoires de la péninsule. Il faut en finir avec cette guerre d’Espagne contre la Catalogne que l’on se raconte parce qu’elle aurait prétendument traversée les siècles et renforce la vision anachronique du nationalisme catalan à faire correspondre un État, un territoire et une communauté appelée « peuple » ; on dit « peuple catalan » ou « peuple basque », mais pour eux « être espagnol » est une identité d’appartenance secondaire, sinon contestée ou refusée. Pour paraphraser Benedict Anderson, c’est une « communauté imaginée » ! Et plus encore, elle est paradoxale, car l’historiographie raconte tout autre chose : le Mezzogiorno n’évoque pas uniquement les régions du sud de l’Italie, la péninsule ibérique a connu le sien ; il a structuré le processus de modernisation économique. Ce point est décisif si l’on veut saisir le principe de l’opposition nord/sud, de cet antagonisme irrationnel entre les « Espagne », lequel conduit au boycott déraisonnable des produits fabriqués en Catalogne. Déraisonnable en tout cas comparée aux enjeux de la campagne BDS à l’encontre des produits cultivés dans les territoires palestiniens occupés et exportés par Israël. On est loin aussi des raisons qui ont amené les gens à boycotter les oranges d’Afrique du sud à l’époque de l’apartheid ! Les racines de la dialectique « tu me dois, tu me voles » sont idéologiques, elles ne résistent pas à une analyse sociologique et historique sérieuse, ni économiques : il convient de considérer la dynamique d’ensemble de l’interdépendance nord-sud.

Posons cette autre question : qui sont les catalans ? On ne sait plus le dire tellement la population concentre l’histoire de la péninsule, celle des migrations andalouses et maghrébines notamment. Comprendre la raison du catalanisme dans une région où cohabitent ces types de migration est un objet de science sociale en soi. Par ailleurs, ce sont les régions du nord qui ont vu refluer les troupes républicaines avant de connaître un nouveau calvaire après leur sortie de Catalogne au Perthus. C’est la Catalogne qui garde en son sein la plus forte charge symbolique de l’idée républicaine ; on oublie évidemment quand s’exacerbent la détestation à l’occasion des matchs Real Madrid-Barça, que l’un était la vitrine du régime Franquiste à l’étranger et le Barça, bien qu’il a décoré Franco à deux reprises, était l’expression politique de la république et du catalanisme. C’est la raison pour laquelle il reste encore une sorte d’agent du catalanisme. Se sont les régions du nord qui, par leur proximité géographique, ont tiré les Espagne vers l’Europe, bien avant la naissance de la Communauté européenne. Pendant le franquisme, la Costa Brava était le lieu de concentration des touristes ; par peur des rumeurs propagées sur la Guardia Civile, ils n’osaient pas descendre jusqu’aux terres du sud. Plus tard, les plages, la tauromachie et le flamenco sont, au nom de la « marque Espagne », cette nouveauté conceptuelle imbécile issue de la « transition », parvenus à attirer les récalcitrants. On oublie pareillement que les électeurs catalans ont voté à 91 % en faveur de la constitution de 1978 contre 88 % dans le reste de l’Espagne. Malgré cela, l’État espagnol ne manque pas une occasion pour entretenir la phobie anti catalaniste et en renvoyer l’image vers les idolâtres de l’État national « un et indivisible » comme on dit en France. Maria Dolores de Cospedal, dans sa vision néo franquiste aznarienne reprise sans complexe par Alberto Rivera, ira jusqu’à se montrer dans les rues de Barcelone avec l’état major de l’armée, comme le fit Juan Carlos en 1981 : « a por ellos » ! « arriba España » !

Or, en Catalogne, la contradiction n’est nullement entre les « bons » espagnols et ceux qui voudraient « rompre l’Espagne », selon l’expression utilisée abondamment, faute de pensée politique, par les crétins de la nouvelle droite Ciudadanos ; comme le PP, ils invoquent à tour de bras la notion « d’État de droit » semblant ne pas très bien savoir de quoi il s’agit. C’est presque risible mais le sujet est sérieux, surtout quand on sait à quel point la justice est gangrenée par les arrangements en coulisse, la nomination des juges ou le changement d’attribution de compétence par le PP : procureurs, tribunal constitutionnel, etc. Dans l’Espagne du Parti Populaire, comme avant dans celle du PSOE, les jugements des justiciables de « haut rang » s’entend, se règlent en dehors des tribunaux, donc hors la loi. Confère l’activité difficile, courageuse, des associations de magistrats démocrates pour faire valoir le droit face aux procédures occultes du ministère de la justice. La catalogne enferme ses propres contradictions. Elles ne relèvent pas de la guerre controuvée avec Madrid mais essentiellement de la composition plurielle de sa population. Aucune autre région ne l’est autant dans la péninsule, pas même Madrid ! Cela va des contradictions classistes ordinaires à celles plus complexes dont l’origine provient des histoires singulières des catégories issues des déplacements de populations et des migrations, ou de leur installation, parfois communautaire, ethnique et religieuse. L’affrontement « catalans contre espagnols » n’a pas de réalité en Catalogne. Peut-être y en a-t-il une autre construite ailleurs, sur la scène médiatique et dans les salles de rédaction d’une presse faiseuses d’opinion majoritairement réactionnaire. Ces derniers poursuivent des desseins politiques dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne favorisent pas l’apaisement. L’on y évoque aussi souvent un pseudo conflit linguistique ; certes, la langue catalane est privilégiée, mais tous les catalans parlent le castellano : on appelle çà le bilinguisme ! Tout cela relève de pures inventions liées à d’obscures intentions centralistes, de même que supposer une fracture sociale liée au mouvement indépendantiste est une hypothèse fausse qui interdit de comprendre les mécanismes, les enjeux et sa raison. Sa raison ? Il faut avoir vécu le referendum du 1-O pour poser quelques hypothèse : au moins deux. La première concerne les héritages culturels et ceux liés aux vécus familiaux, rien d’extraordinaire ni d’étonnant à cela ; c’est le cas dans toutes les sociétés, de l’Andalousie à Barcelone ; Pierre Bourdieu à démontrer cela depuis longtemps, ce n’est plus discutable. La seconde, explicative du développement du désir d’indépendance en Catalogne se lit dans les appréciations des habitants ; ils disent : « laisser nous régler nous même nos affaires, celles de corruption, celle des 3 % bien sûr, mais toutes les autres qui sont dissimulées par Madrid. Elles concernent autant la corruption généralisée que celle proprement catalane. Par ses méthodes, police secrète, justice partiale et politisée, par son implication dans les affaires, le Parti Populaire et le gouvernement de Madrid interdisent l’assainissement des intérêts publics en Catalogne ». Ceci doit être évidemment plus amplement documenté, j’ai conscience que quelques semaines d’enquête ne permettent pas des conclusions définitives, mais l’hypothèse est capitale.

Je ne prend pas beaucoup de risque à affirmer aujourd’hui que le poids du nationalisme catalan et ses effets excluant est beaucoup moindre que dans le nationalisme « espagnoliste » qui se donne à voir en ce moment. On l’observe de même à propos des réfugiés : un nationalisme, pour ne pas dire un racisme culturel, religieux, de sang ou de couleur. Bien moindre aussi que dans le nationalisme anti colonial et populiste, sa face positive si je puis dire, du tiers monde avant et après décolonisation. Il est vrai que dans ce nationalisme idéal-typique généralisé sur la planète, la « purification nationale » existe toujours tendanciellement, autrement dit faire correspondre un État, un peuple et un territoire, mais dans une péninsule ibérique plurinationale, le nationalisme régional catalan ne relève pas de cette catégorie. C’est à dire qu’il ne relève pas des formes de nationalisme extrême que l’on appelle « purification ethnique ». L’idéologie nationaliste catalane n’est pas plus le produit d’une simple fourberie pour masquer la lutte des classes et instaurer un rapport imaginaire entre des individus égaux en droits et aux intérêts personnels identiques, comme si la bourgeoisie – le sujet collectif bourgeois – y avait fabriqué de toutes pièces le nationalisme pour tromper le prolétariat. La bourgeoisie de Girona y a bien sûr sa part de responsabilité commandée par ses intérêts de classe, il faut se rappeler que le « pujolismo » a précédé l’indépendantisme. Tout comme la bourgeoisie de Madrid et la noblesse andalouse convertie au capitalisme patrimonial ou agraire sont compromises dans le nationalisme espagnol, mais c’est surtout à travers une multitude d’interaction sociales. Plus encore, leurs intérêts de classe ne se situe plus uniquement dans un cadre national, mais européen et international ; on oublie que la sortie du carcan économique national fut la cause principale du changement de régime politique, pensé avant et après la mort de Franco. Celle-ci en effet est presque anecdotique face au dessein post franquiste qui se construisait en arrière plan dans les différentes strates du pouvoir depuis la fin des années 1960 ; la mort de Franco ne fera que précipiter le processus conduit par le patronat moderniste contre d’autres catégories sociales, notamment terriennes, là où sont localisées et enracinées les anciennes formes hiérarchiques, de la noblesse et des propriétaires fonciers ou agrariens jusqu’aux paysans sans terre.

L’aspect « voile d’ignorance » des conflits de classe prêté aux populismes du tiers monde et aux nationalismes étatiques classiques n’agit pas en Catalogne, ni dans les autres territoires de la péninsule où existent des courants politiques clairement identifiés, de droite et de gauche pour aller vite. A la différence de l’idéologie nationaliste extrême qui donne le primat à l’identité nationale, le nationalisme catalan ne tend pas pour l’instant à transformer les conflits sociaux en conflits ethniques que l’on dit aussi bêtement « identitaires », comme ceux présents ailleurs à échelle macro et micro locale. Donc, si l’on dénonce les nationalismes en général et le nationalisme catalan en particulier, il faut rappeler, comme l’a montré Ortega y Gasset, que le « régionalisme espagnol » est un effet puissant du « nationalisme espagnol » ; il faudrait mettre en question celui-là avant tout autre. Mais le plus important, avéré même, est que ce dernier constitue la sphère d’entrée des courants d’extrême droite néo-nazis dans les Espagne. De la même façon, la montée de l’extrême droite dans tous les autres États-nations Européens et le désir de « purification ethnique » est favorisé par un nationalisme du même type. On le voit à présent avec les réfugiés. Il me paraît par conséquent capital de signaler cette chose curieuse, l’accroissement considérable dans les deux siècles précé­dents du nombre et de la force des nations n’a pas abouti à une uniformisation de la civilisation ; on assiste au contraire à une individua­tion de plus en plus profonde des nations et des nationalités, les unes par rapport aux autres et en leur dedans. En cela l’internationalisme était purement un phénomène de l’ordre idéal. La solidarité inter étatique a longtemps été un leurre, certes « efficace » idéologiquement ; elle était sensée faire entre les États nationaux ce qu ‘elle prétendait faire pour les hommes en leur intérieur. L‘évolution vers un nationalisme régional procède du même type de désunion, c’est à dire quand l’État n’apparaît plus comme un cadre de défense des droits fondamentaux et que, du coup, la solidarité imposée par la péréquation entre région ne se vit pas en tant qu’expression inscrite dans un État-national ; s’ensuit que sa légitimité à l’imposer, tout autant que celle à faire des lois, c’est à dire à « faire la loi », est sans cesse interrogée et remise en question.

J’en viens à un problème déterminant quant à l‘évolution vers le nationalisme régional et à cette crispation à l’encontre du catalanisme au profit d’un nationalisme supérieur « pour l’unité de l’Espagne ». Sa cause se nourrit aujourd’hui du déplacement du marché national, de son éclatement, entraînant un processus de dénationalisation de l’État national. On est très loin de la problématique « tu me voles, tu me dois ». On change de paradigme ou, pour le dire mieux, on est en train de changer de période. C’est la fin d’un cycle historique, on entre maintenant dans le temps de la « dénationalisation » qui recompose la substance socio-politique du « nationalisme » et son aboutissement comme construction des « peuples nationaux ». Dans cette configuration, le « nationalisme » trouve aujourd’hui une signification nouvelle dans la « résistance » à ce qui est en train de se décomposer ; la décomposition s’universalise comme s’est universalisé l’« État national social ». En effet, le nationalisme universel après s’être décliné dans une pluralité de configurations, dans une pluralité de nationalismes donc, la « dénationalisation » en train de se « mondialiser » se diversifie elle aussi selon des formes sociales spécifiques. L’islamisme, les migrations ou les mouvements sociaux identitaires et national-régionalistes manifestent cette décomposition de l’« État national social » en Espagne et en Europe. Je précise cela afin de ne pas oublier les effets anthropologiques et historiques dans le débat sur le nationalisme, sur ses évolutions conceptuelles et politico-sociales.

Ouvrir cette perspective suggère un autre paradoxe ; le 15M des places de capitales espagnoles, comme cela s’est passé après mai 1968 en France, est qu’il a libéré le « pays », la « terre », de l’enfermement national. On a vu les engagements politiques flotter dans les régionalismes – ils étaient breton, basque, corse, etc. en France – et la « terre » transférée sur des espace territoriaux plus larges : Catalogne, Pays Basque, Andalousie, etc. Les politologues confondent toujours la « nation » et la « terre », or le nationalisme a obtenu que la « terre » puisse porter le noms de deux pays: Espagne et Catalogne ou Pays Basque, les Espagne en somme. Si le nationalisme étatique tend à les confondre sous « la patrie », dans la péninsule il n’est pas parvenu à les fondre entièrement ; même dans la guerre nationale on évoquera toujours les catalans, les basques ou les andalous. C’est pourquoi cette configuration en train de naître fait-elle surgir un « droit » pour les régions en recherche d’existence nationale – il faut se rappeler que la formule « droit à décider » s’est formé dans le mouvement du 15M – assorti d’un droit à une existence régionale avec pour chacun un mode spécifique d’exigence ; c’est le cas en Euskadi, en Corse, en Catalogne ou encore en Kabylie en terre d’Algérie qui s’en est largement inspirée. Sous héritage néo-franquiste, ce droit est nié aujourd’hui ; l’obsession centraliste « espagnoliste » de José Maria Aznar est allée jusqu’à interdire d’inscrire les codes régionaux sur les plaques minéralogiques des automobiles, c’est grotesque !

Alors qu’est que l’« État espagnol » ? Sauf à brandir le drapeau, ceux qui sont persuadés de l’unité de l’Espagne n’ont pas même l’audace d’en donner une définition rigoureuse. La scansion, mille fois braillée, « somos español, español, español !!! » cache mal l’embarras par rapport à cette question ; plus encore elle résonne comme une plainte. L’Espagne se veut unifiée par l’« État espagnol » mais, non seulement elle est le contraire du processus français, c’est surtout une illusion ! Le substantif Espagne est entré dans l’imaginaire collectif uniquement par l’aphorisme de l’église catholique « Être espagnol, c’est être catholique ou rien » ainsi que l’exprimait le cardinal primat d’Espagne après le pronunciamiento franquiste de juillet 1936. Il s’est ancré dans l’inconscient collectif durant la guerre civile : à travers l’église catholique se réalise la nation ! Dans l’exception française c’est le genre humain, accroché à la devise, certes maintes fois parjurée ou reniée, « Liberté, Égalité, Fraternité », qui a créé l’unité ouvrant à la construction de l’État national. Ainsi, en gardien du temple franquiste, le « national catholicisme » peut-il avantageusement se présenter comme une solution de continuité avec l’empire romain chrétien et la mythologie de la Reconquista ; une solution controuvée puissante dont la tâche consiste à préserver coûte que coûte cette idéologie du catholicisme national au fondement d’une conception totalitaire de l’unité de l’« État espagnol ».

Ce mythe catholique s’est imposé parce qu’en face il y avait un vide pour justifier une Espagne comme État national. Dans l’histoire, ceux qui n’ont pas partagé cette illusion et qui n’y adhère pas plus aujourd’hui, se retrouvent dans les parcours multiples en son dedans d’individus et de groupes, de peuples uniques et de peuples partagés. On les rencontre aussi dans l’immigration en dehors du territoire où le mythe se décline sous celui de « mère patrie ». C’est donc une Espagne imaginaire qui s’énonce sous son absence de continuité ; une Espagne marquée par une suite de rupture difficile à assimiler par l’inconscient des individus. Ceci explique que nombre d’entre eux ne s’y reconnaissent pas. Pour paraphraser Ortega y Gasset, ils en sont malades, ils en souffrent de façon permanente : une souffrance qui alimente celle de l’Espagne et leur frustration de ne pouvoir s’y abandonner. On est obligé en effet d’accorder une grande lucidité à Ortega y Gasset et à son intuition selon laquelle pour être complètement elle-même, pour rompre avec la médiocrité, l’Espagne doit chercher à s’arracher du complexe d’infériorité qui ne cesse de l’envahir. Il lui faut toujours engager des « grands » desseins, comme de s’unir pour des entreprises impérialistes dans les Amériques. A ce titre, fuir sa misère dans les Amériques fut un moment dont se nourrit à présent le besoin de ressasser le passé, le mythe de l’empire célébré et cultivé année après année : le « jour de l’hispanité » ! S’il n’avaient pas conquis l’Amérique, les Espagnols se penseraient comme des « gens de peu » attachés à l’image disloquée de la « grande Espagne ». Il leur faut des croisades à entreprendre pour éviter que la nation se déchire. De fait, il n’est d’unité de l’Espagne qu’imposée car elle n’a pas de vie propre, ce que montre Ortega y Gasset. Le surgissement du conflit catalan en est l’expression : pour exister, il faut sortir de la quotidienneté, ce flux spirituel qui entretient la conservation sociale dans la modernité et opère un gigantesque détournement de la capacité créatrice. Et quand s’use la quotidienneté il faut des mots neufs pour transformer le quotidien ; il faut toujours produire du « nouveau », du « moderne » ; c’est pourquoi le passage du nationalisme étatique au national régionalisme tend à introduire du « nouveau » et, sous certains conditionnements idéologiques, avoir une vertu mobilisatrice. Malheureusement, si le régionalisme, la gouvernance et l’État appellent des mots neufs, leur vertu ne va pas jusqu’à changer la vie ; la quotidienneté ne se change pas avec des mots ! Du coup, pour ne pas mourir sous une représentation négative qu’ils jugent avoir méritée, les « espagnols » ressortent le drapeau pour crier « Arriba Espaňa » en attendant de s’investir dans d’autres desseins qu’ils estiment, à tort, maîtriser, le foot, le sport – être les champions –, etc., sinon s’endormir avec la presse du cœur ou se laisser envahir par les abondantes « tertulias » qui forment l’opinion diffusées sur l’ensemble des réseaux de radio télévision.

Pour que l’être de l’Espagne se révèle, pour que ses habitants se sentent espagnols, tout doit y être grand, plus fort. Combien de fois ai-je entendu cette apologie du « meilleur que.. » ou du « plus grand que.. », du « nous sommes champions du monde ! » lors des performances de la « roja » qui met du baume sur les conflits internes. Cela fait 10 siècle que les peuples hispaniques vivent dans une agonie irrépressible, ils en ont fait un complexe dont la trop fameuse « leyenda negra » rend compte de façon allégorique. Le territoire hispanique et ses habitants ont été stigmatisés par cette persistante légende, mais elle permet aussi de faire prendre conscience du cours particulier de leur histoire, des penchants archaïques de ses rites de culture, de ses mœurs et valeurs entretenus et justifiés en tradition dans des « pays » où la mise à mort est érigée en spectacle. Depuis les années 1980, les Espagne n’ont eu de cesse de s’ingénier à produire des images positives pour se libérer de cette légende. Sur les bases de « l’État social », vendre la « Marque Espagne » devaient le permettre. Cependant, quarante années de « transition démocratique » ne semblent pas avoir suffit, la société apparaît plus que jamais engoncée dans un complexe irraisonné et tenace auquel elle voulait échapper pour entrer sur le marché Européen ; en plein conflit catalan, les limites de la transition éclatent au grand jour. Doublement complexés, des pans entiers de la société montrent à nouveau leur pire visage dans les concentrations pour « l’unité nationale ». Toute l’histoire de la transition se trouve ainsi interrogée car les Espagne n’en ont pas fini avec le passé franquiste !

Partout dans les Espagne je ressens cette blessure, une sorte d’injonction d’infériorité sur lequel s’abrite le désir jamais réalisé parce qu’inatteignable, de la grandeur projeté vers le monde, vers l’universel. Il m’a fallu beaucoup de temps, d’enquêtes et de parcours aux quatre coins de ces Espagne pour commencer à en saisir quelques aspects de leur fondement, de leur principe organisateur alimenté par des mythes et des mystifications. L’Espagne ne paraît pas s’en libérer. Et il y a autant de mythes créés par la droite que par la gauche. On est dans le monde des mythes, pas dans celui de la vérité. La gauche voudrait utiliser la vérité pour combattre la droite mais elle ne tente de convaincre qu’en développant des mythes. Derrière la mort de Franco en effet, le rêve c’est Juan Carlos le sauveur, la transition, la movida et la « grande Espagne » ; « arriba ! », le cri de guerre des nationaux court depuis un siècle, de Primo de Rivera à Franco jusqu’à la Puerta del Sol en octobre 2017. Cette armature, à laquelle il faut ajouter la complexité des concurrences régionales, des particularités culturelles et linguistiques régionales-nationales, constitue le fond politique de l’« État Espagnol » qui a voilé les questions non résolues, à la fois historiques, politiques et sociales depuis la guerre civile et les années de plomb de la dictature jusqu’à aujourd’hui.

Podemos: un phénomène en extinction

Podemos : un phénomène en extinction !

Les recompositions en cours ou à venir des gauches européennes, pour certaines encore appelées par anachronisme historique, « sociale démocratie », incitent à revenir sur la situation politique en Espagne avec en exergue ce titre troublant, sans doute pessimiste en regard de l’espoir anxieux soulevé par le phénomène Podemos auprès d’un grand nombre de militants de gauche en France et en Europe. Pour eux, il augurait ce nouveau cycle politique et de mobilisations attendu après le mouvement social français de 1995. « On ne sait pas quelles formes prendront dans l’avenir les mouvements sociaux et les organisations politiques » déclarait à l’époque la sociologie politique, arguant qu’ils émergeraient de toute façon selon des modalités inédites, dans des configurations plus larges que le cadre national habituel et en dépassement des organisations politiques traditionnelles « en phase terminale ». A partir de 2011, l’hypothèse a semblé se vérifier avec l’installation des lieux d’assemblée sur les places des grandes villes ; un prototype de « délibération citoyenne » nourri par des expériences multiples transnationales au travers d’un espace communicationnel instantané créé par les médias et l’internet.

Cependant, ce contexte, au Moyen Orient et au Maghreb n’a pas connu un développement significatif, au contraire le reflux s’y est installé durablement en répétition immuable de la plupart des mouvement sociaux contemporains. Si l’on regarde ces pays six années après leur « printemps », que constate-t-on ? Le reflux, en plus des opérations ordinaires de récupération, de petites ou grandes tromperies, y a généré le renforcement des machines répressives étatiques ! C’est un invariant au sud de la Méditerranée depuis la fin des colonisations, qui s’observe également dans les pays du nord. En Espagne, le dispositif législatif, institutionnel et judiciaire contre les mouvements sociaux et la liberté d’expression s’y est intensifié attestant la nature néo franquiste du Parti Populaire – lequel bénéficie effrontément des avantages que lui procurent certaines règles constitutionnelles, tout comme pour le PSOE avant lui –, dans la façon de gouverner comme dans la sauvegarde à tout prix d’un réseau lui assurant des connections multiples avec le monde économique, les institutions étatiques et locales ; un réseau qui fait du Partido Popular (PP) une organisation la plus corrompue en Europe, poursuivie aujourd’hui par la justice comme « organisation criminelle » : la casta selon le concept abondamment diffusé en Espagne par Podemos qui emploie désormais celui de trama. J’ai esquissé cette thématique (ici) au mois de septembre 2015. Le sociologue Rubén Just développe la notion de façon très documentée dans une publication récente (Rubén Just, IBEX 35 : Una historia herética del poder en Espaňa, Capitan Swing, Madrid, 2017). Je m’étonne toujours auprès de mes collègues de l’Université Complutense de Madrid d’utiliser, à l’instar de l’ensemble des médias, la caractérisation de « centre droit » à propos du Partido Popular. La notion de « conservateur » a fait disparaître celle de « droite », une bizarrerie espagnole construite dans la « transition », une sorte d’opération de « blanchiment » idéologique pour une organisation héritière de toutes les obsessions franquistes prolongées par ses épigones.

Je sais que cette thèse – l’extinction, prévisible, du phénomène Podemos –, contredit les commentaires les plus optimistes, largement idéalisés ou fantasmés, et la plupart des travaux académiques, essais, articles, livres, etc. Beaucoup de ces travaux, utiles et nécessaires, portent sur la sociologie de Podemos ou font le récit de son émergence depuis le 15M, mais s’intéressent peu à son reflux ni même ne l’envisage. C’est à dire qu’ils n’analysent pas les réactions systémiques qui, face à l’insertion de Podemos dans le tableau socio-politique espagnol, ne cessent de créer des épreuves et des occurrences auxquels le parti doit faire face depuis sa création en janvier 2014. Structurelles – la trama –, sociologiques et historico-culturelles, elles découlent aussi de son mode d’installation dans la configuration territoriale espagnole. Par conséquent, dire «extinction du phénomène Podemos » ne signifie pas effacement de la formation Podemos, telle qu’elle existe actuellement dans les institutions politiques nationales et locales de l’État espagnol, ni disparition de son organisation politique ; cela manifeste l’épuisement des effets des changements sociopolitiques et sociohistoriques, survenus durant les quarante dernières années de « transition » au plan national et international, lesquels ont entraîné l’apparition du phénomène Podemos et sa construction comme parti politique, c’est à dire, le dépérissement des effets d’un ensemble de facteurs favorables à sa progression au sein d’une recomposition sociale et politique partielle. La consomption du bipartisme – Parti Populaire/Parti Socialiste – constitue le marqueur essentiel.

On observe maintenant des effets contraires de ces transformations socio-politiques nées pendant la « transition » ; à l’origine du phénomène et de la recomposition politique partielle, elles ont créé simultanément des antidotes dont Podemos éprouve de plein fouet l’efficacité. Podemos paraît aujourd’hui avoir atteint son plafond de verre, un « techo » indépassable. Depuis plus d’un an, Podemos, devenu Unidos Podemos après avoir formé une coalition avec Izquierda Unida pour les élections générales du 26 juin 2016, ne progresse plus, accusant même un début de régression. En prenant en compte le contexte créé par la primaire du PSOE du 21 mai, j’examine ici, de façon résumée quelques éléments autour de cette hypothèse.

Rupture générationnelle

Aux élections générales de décembre 2015 le parti de Pablo Iglesias, et les plates formes d’alliance de groupes locaux autour de Podemos – les « confluencias » – obtenait 20, 68 % des suffrages exprimés et 69 députés aux Cortes (5 200 000 voix). L’irruption, massive et convaincante, le situe à 1 point du PSOE (22%) qui bénéficie, grâce à la loi électorale, de 21 députés supplémentaires (90). Izquierda Unida – bannière derrière laquelle s’abrite le Parti Communiste Espagnol – décroche 2 députés sous le sigle Unidad Popular. La baisse spectaculaire du PSOE, qui fait suite à un affaiblissement constant dans les scrutins antérieurs, constitue à ce moment la confirmation du déclin du PSOE sous l’effet corrélatif d’une double rupture : rupture générationnelle et rupture historique. Fort de sa position dans le paysage politique espagnol, le PSOE n’a pas compris le « mouvement des indignés » du 15 mai 2011 ; il ne s’est en aucun cas préoccupé de l’interpréter, ni sociologiquement ni politiquement. D’où son éloignement durable de la jeunesse scolarisée et en âge de travailler. De ce point de vue, l’analogie historique avec le déclin du PCF après le mouvement de la jeunesse de mai 1968 en France est saisissante. L’éloignement des catégories de la jeunesse de ce parti, enfermé dans un schéma idéologique obsolète, a été brutal et durable à travers la succession des générations d’âge ; la rupture est peut-être aujourd’hui irrémédiable.

En Espagne toutefois, au delà de l’analogie, si l’effacement de l’influence politique du PSOE dans les différentes strates de la jeunesse s’inscrit dans le temps de façon pérenne, il n’est pas établi qu’elle soit définitive. La force qu’il conserve dans les institutions lui permette encore de maintenir ou de reconstituer à terme des liens, de façon assurément bureaucratique et clientéliste – et d’enrayer le cheminement de Podemos –, avec une société durement touchée par la crise économique commencée en 2008, puis par les mesures d’austérité imposées par l’UE. Néanmoins, de celles-ci résulte sa crise organique profonde. Appliquées par le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero à partir de sa réélection en 2008 et sous l’égide de son premier vice président, Alfredo Pérez Rubalcaba, à partir de 2010, elles ont entraîné dans le chômage et le dénuement les catégories populaires, non seulement les jeunes mais aussi leurs parents qui mettent vertement en accusation un parti qui se dit « socialiste et ouvrier », d’où l’échec de son candidat Rubalcaba à la présidentielle de 2012 , En l’absence d’alternative à gauche, le Parti Populaire prend le relais pour 4 ans, accentuant plus fortement encore les coupures budgétaires dans la santé, l’éducation, les services publiques et les « réformes » libérales du droit du travail, jusqu’à ces fameuses générales du 20 décembre 2015 avec l’émergence de Podemos et celle de l’embryon d’un parti libéral de droite classique, Ciudadanos. Parmi les catégories moyennes et moyennes supérieures qui accompagnent pour partie Ciudadanos, moins touchées par la crise à ses débuts et intéressées à remplacer les élites politiques impliquées dans les affaires de corruption, la rupture générationnelle a été plus tardive.

Sans avoir vraiment cherché à y répondre, la nouvelle configuration politique qui défie le PSOE renvoie à des discontinuités historico-culturelles à l’origine d’une ample fracture au sein de la société espagnole. Les présupposés idéologiques et politiques sur lesquels s’affirmaient stabilité et cohésion sociale ne fonctionnent plus. Ils assuraient une fragile cohabitation entre deux histoires, dont l’expression «période de transition» exprime le mode de gestion: l’histoire véhiculée par les groupes sociaux issus du franquisme et celle portée par les mouvement sociaux anti franquistes ; elles cohabitent et s’interpénètrent.

Dans la première coexistent les catégories rurales, nobiliaires et de servage, les familles modernistes franquistes et post franquistes qui, faisant intrusion dans l’économie européenne mondialisée, continuent de grossir leurs profits avec les méthodes classiques de corruption, de détournements financiers vers les banques suisses, les paradis fiscaux ou servent à financer illégalement les campagnes électorales du Partido Popular dont les candidats, une fois élus, tirent avantage en disposant à discrétion des fonds publics. Toutes sont animées de dispositions d’action héritées du franquisme, de pratiques autoritaires et de mise en valeur d’une hiérarchie sociale naturalisée. L’église catholique, qui traverse cet ensemble social, participe amplement à sa consolidation dans l’inconscient collectif ; la hiérarchie catholique n’est pas seulement doctrinale, elle s’inscrit dans l’espace, dans le mode de vie et d’habiter des clercs suivant leur place et leur rôle dans l’édifice.

De son côté, l’histoire anti franquiste a créé son propre imaginaire. Les individus et les groupes qui en sont les protagonistes et se veulent les gardiens des enseignements démocratiques, n’ont néanmoins pas échappé à l’attrait de la valorisation monétaire : « faire sa pelote » n’était pas un mot d’ordre incongru dans les années 1980. Carlos Solchaga, ministre de l’économie dans le gouvernement de Felipe Gonzalez à partir de 1985, vantait ainsi les qualités d’une Espagne « où il est facile de devenir riche » ! L’interpénétration des catégories attachées à ces deux histoires se joue à ce niveau. Elle prend la forme d’échange de « bons procédés », financiers et politiques, de nominations dans les administrations publiques et privées, dans l’appareil judiciaire, les reclassement dans ministres en fin de carrière, etc. Ce « système » qui se met en place dans les « années de transition » a permis deux choses : d’une part, l’enrichissement et la promotion de nouvelles catégories sociales, d’autre part, le tissage de réseaux de clientèles fortement rétribués par l’argent public. Dans ce tableau, l’abondance exponentielles des plaintes et des « affaires » déférées devant la justice depuis plusieurs années montre cependant un contraste entre le PP et le PSOE ; on dénombre aujourd’hui plus de 900 investigations judiciaires mettant en cause des membres du PP pour pratiques illégales ou criminelles, alors que 150 concernent le PSOE et quelques uns le Parti Communiste. Cette armature, à laquelle il faut ajouter la complexité des concurrences régionales, des particularités culturelles et linguistiques régionales-nationales, constitue le fond politique de l’État Espagnol qui a voilé les questions non résolues, à la fois historique, politique et sociale, de la guerre civile et des années de plomb de la dictature. A coup de procédures constitutionnelles, le PP parvient encore à empêcher l’accomplissement de la « loi sur la mémoire historique » dont un des objectifs consiste précisément à l’administrer.

Le « mouvement des indignés » à la Puerta del Sol de Madrid le 15 mai 2011, dont la maturation court sur une dizaine d’années, marque l’apogée de cette rupture générationnelle avec la configuration précédente. Le « phénomène Podemos » intronise le parti émergent de 2014 et conforte sa percée aux élections de mai 2015 à travers des coalitions régionales et locales.

Sorpaso ! : le duel pour l’hégémonie à gauche.

Le résultat des élections le 25 septembre 2016 en Galice et au Pays Basque, très attendu car il conditionnait la stratégie des partis politiques en vue de la formation du gouvernement, donne des résultats contrastés. Ils sont plutôt favorables à Podemos, toutefois moins bons que ceux espérés. Il arrive troisième au Pays Basque, derrière les nationalistes du PNV et de EHBildu, tandis que la plate forme En Marea, que Podemos a intégré, devient la deuxième force politique en Galicie derrière le PP. Elle obtient 14 sièges, le même nombre que le PSOE qui en perd quatre – un résultat pire qu’en 1997 –, mais le dépasse de 17000 voix ; au Pays Basque le PSOE, en perdant 40 % par rapport à 2012, rétrocède à la quatrième place ; dans les deux cas le « sorpaso », qui ne l’a pas été au niveau national, est ici confirmé ! Pour Pedro Sánchez qui espérait un résultat meilleur, malgré les sondages, et en tirer argument pour mener à bien son projet de gouvernement alternatif, la débâcle est totale. Du coup, le courant Diaz-Gonzalez juge le moment propice pour éjecter Sánchez, responsable selon eux de cette septième baisse électorale consécutive sous sa direction et imposer leur plan de grande coalition. C’est donc chose faite le 1er octobre. Contraint à démissionner, le secrétaire général tentera jusqu’au bout, par une série de manœuvres, de sauver son projet lors d’un comité fédéral épique qui restera sans nul doute dans les mémoires, plus encore dans celles des militants qui restent fidèles à Sánchez et au mot d’ordre « no es no » à l’investiture du PP. Un comité de gestion est statutairement désigné pour diriger le Parti jusqu’au congrès. En le convoquant neuf mois plus tard, il pensait voir Sánchez tomber dans l’oubli. Peine perdue ! Pendant ce temps la lutte pour l’hégémonie à gauche s’exacerbe ; le groupe socialiste, ayant accordé la présidence à Rajoy en s’abstenant, tente à chaque session de s’imposer comme principale force d’opposition au parlement, sans vraiment y parvenir, face à Podemos et les confluencias qui visent le même objectif.

Les élections générales de décembre 2015 avaient déjà donné une réalité concrète au phénomène : celle d’un transfert de voix notable du PSOE vers Podemos à l’origine des aléas entre les deux partis et du contexte politique inédit de l’année 2016, dont le PSOE, sonné, ne se remet pas. Je résume souvent l’aversion du PSOE envers Podemos, au delà des différences idéologiques, programmatiques et historiques, par la conviction vivace qu’il entretient selon laquelle les voix lui ont été volées, qu’elles lui appartiennent. Dès lors « il faut tout faire pour que nos électeurs reviennent au bercail » ! Immuable refus de se pencher sur les raisons de son recul électoral et haine décuplée, telle la déclaration du député socialiste Miguel Heredia, secrétaire du groupe au parlement, par ailleurs secrétaire général du parti à Malaga, dans un séminaire PSOE : « Podemos est notre ennemi, le PP notre adversaire » ! Il faut attendre la campagne qui mène au dimanche 21 mai pour commencer à percevoir dans le discours de Pedro Sánchez un début d’autocritique et la nécessité d’une réflexion sur le sujet.

Dès lors, la mobilisation anti-Podemos conduite par les institutions politiques, institutionnelles et médiatiques – les élites dénoncées par Pablo Iglesias –, déjà commencée en 2014, prend une autre dimension après le succès électoral ; dorénavant, dans le reflux, les critiques se focalisent sur les modes d’agir des députés nouvellement élus au parlement. Il ne s’agit plus uniquement d’accuser Podemos de « populisme » et d’être financé par le Venezuela – jamais prouvé –, il faut à présent en révéler l’inutilité, l’inexpérience, l’inefficacité et l’insignifiance ; parce qu’ils bouleversent les code dans l’hémicycle ; par leur apparence, leur tenue vestimentaire, ils « déshonorent les institutions de l’Etat ». Le vocable « podemito(a) » s’utilise à présent comme une injure, un sarcasme dédaigneux à l’égard des partisans de Podemos. Associée aux annonces fallacieuses du gouvernement, la reprise économique, la baisse du chômage, la stabilité politique, le renom de la « marque Espagne » dans le monde, etc., la guérilla médiatique obtient des résultats significatifs. Toutefois, le processus de reflux du phénomène Podemos se lit aussi dans les circonstances politiques de 2016-2017, depuis les tentatives de formation d’un gouvernement à la convocation de nouvelles élections le 26 juin suivie de l’abstention du PSOE lors du vote en vue de l’investiture du PP, lui offrant sans discussion préalable les clés de la Moncloa, jusqu’à la réélection de Pedro Sánchez au secrétariat général du parti à la primaire du 21 mai 2017.

En janvier, après le refus du PP de former un gouvernement, PedroSánchez pour le PSOE accepte à son tour. Les tractations autour de la composition de son gouvernement, puis son échec suite au refus de Podemos de voter en faveur de son investiture, font entrer le pays dans un contexte inédit obligeant à réélire le parlement. Alors que Pedro Sánchez peut envisager de former un gouvernement en associant Podemos, les autres partis de gauche et les nationalistes, le projet de « grande coalition » à fait son chemin chez les cadres historiques du PSOE. Elle a leur préférence. Ceux-ci, les « barons », une façon espagnole de désigner ceux que l’on appelle en France les « éléphants », forment un puissant groupe idéologique conforme à l’évolution de la « sociale démocratie européenne » et aux conversions inspirées par la « troisième voie » de Tony Blair. Ils vont obliger Sánchez, qui ne résistera pas, à s’orienter vers un pacte droite-gauche sur le modèle allemand. Un tel pacte avec le PP paraît à cet instant inconcevable, car suicidaire pour le PSOE. Ils en abandonnent donc l’idée mais se replient sur un plan B : forcer un programme de gouvernement avec Ciudadanos, le groupe politique émergeant de droite attaché au PP par de multiples liens et, en arrière-pensée, bloquer toute possibilité d’accords avec les autres formations de gauche. Du coup, sommé d’adhérer à un programme de gouvernement négocié en son absence et sans contrepartie, Podemos refuse le vote d’investiture de Sánchez. Exclu du jeu politique, Pablo Iglesias, qui se voyait déjà en Vice-Président, suspect d’avoir fait preuve d’arrogance, de « toute puissance impériale » et accusé de reproduire la « vieille politique », doit subir les critiques venant de plusieurs secteurs de la société. Si certains analystes considèrent que ce fut une grave erreur tactique dont le prix se paye aujourd’hui dans les urnes, on doit y voir aussi une étape vers le déclin du phénomène Podemos.

C’est aussi dans ce moment qu’apparaît une rupture profonde au sein du PSOE. Peut visible avant les générales du 26 juin, elle éclate au grand jour ce dimanche 21 mai avec la déroute des « barons » et de leur candidate, Suzana Diaz, au secrétariat général du parti face au succès confortable de celui qu’ils avaient destitué sans ménagement de façon humiliante. Comme si le marqueur générationnel du 15M débordait ses effets dans des générations plus anciennes du parti ; bon nombre de militants veulent désormais rompre avec le PSOE de la transition. Forte de sa position dominante en Andalousie où rien ne lui échappe, où les institutions qu’elle dirige de façon clientéliste couvrent l’ensemble des activités sociales, tel le modèle de la social démocratie allemande des années 1900-1920 – « du berceau à la tombe » – Suzana Diaz a commis précisément la faute de faire campagne en référence à un « passé glorieux » du PSOE que les militants perçoivent comme l’histoire du recentrage à droite du parti, celle où, notamment, Felipe Gonzalez fait entrer l’Espagne dans l’OTAN. Sánchez au contraire s’est tourné vers la rénovation, la jeunesse et l’avenir d’un recentrage à gauche ! Toutefois, les militants en rupture d’un passé qui a vu la disparition croissante des acquis de l’Etat Providence, ont voulu en même temps en arracher l’authenticité. Il n’est pas commun en effet d’entendre et de voir sur les télévisions le secrétaire général poing levé – candidat à la Présidence du gouvernement – et les militants chanter l’international dans le siège d’un parti « social démocrate européen », un parti que l’on dit parfois « progressiste », car en Espagne le terme « social libéral » ou « social réformiste » ne s’emploie pas. Autre bizarreté conceptuelle en Espagne où le « centre » est devenu une obsession, dans son ensemble, la presse place le PSOE au centre gauche et Ciudadanos au centre droit, comme le PP !

Si les années 2016-2017 voient s’affirmer une crise majeure du PSOE, elles marqueront simultanément la période où le phénomène Podemos, attesté par sa stagnation, s’est épuisé. Le refus de Pablo Iglesias de voter pour l’investiture de Sánchez mine aujourd’hui encore les relations avec le PSOE. Ses déclarations ont provoqué l’indignation de la direction socialiste, notamment celles dirigées contre les ministres de l’intérieur dans les gouvernements de Felipe Gonzalez, Jose Barrionuevo – issu des jeunesses phalangistes – et José Luis Corcuera – aujourd’hui chroniqueur sur les très réactionnaires chaînes « 13TV » et la radio de la conférence épiscopale « Cope » –, promoteurs d’un terrorisme d’État, pratiquement assumé par la direction socialiste de l’époque – les GAL –, financé par le détournement de fonds publics, les fameux « budgets réservés ». La direction socialiste, devenue « gestora » après la démission de Sánchez le 1er octobre 2016, y a trouvé argument pour justifier l’abstention du groupe au parlement et masquer ses propres erreurs tactiques. Peur d’un troisième tour électoral ? Sans doute, mais avant tout opposition radicale du courant mené par Felipe Gonzalez et son ami Juan Luis Cebrían, patron du groupe de presses Prisa dont dépend le journal El Pais, au dessein de Pedro Sánchez de former un gouvernement alternatif avec les nationalistes et les indépendantistes catalans. C’est Podemos le coupable, pour avoir « rejeter l’investiture du gouvernement PSOE- Ciudadanos, d’avoir permis que l’Espagne soit gouvernée par le PP » ! Le subterfuge est utilisé encore en toute occasion, et singulièrement après le 21 mai, pour dénoncé « l’immaturité », « l’irresponsabilité » et la « théâtralité » de Podemos au moment où Pablo Iglesias dépose une motion de censure contre le gouvernement Rajoy.

Par ailleurs, il faut rappeler que la campagne en vue de l’élection du 26 juin s’est faite sous l’égide de Unidos Podemos après avoir formé une coalition avec Izquierda Unida, c’est à dire le Parti Communiste. Si le projet déclaré affirmait vouloir atteindre le PP par addition de voix et créer une dynamique pour le dépasser, il s’agissait davantage de devancer le PSOE en nombre de votes et de sièges. Les forts désaccords internes quant à l’opportunité de la coalition viendront s’ajouter à ceux qui couvent depuis le rejet du gouvernement Sánchez envers le numéro 2 de Podemos Iňigo Errejon – accusé un moment de fractionnisme et de vouloir construire un parti dans le parti – représentant le courant dit « populiste » : un populisme de gauche instruit par les théories de Ernesto Laclau et Chantal Mouffe (sur cette thématique, voir les études très informées et documentées publiées par Mediapart). De leur côté, Pablo Iglesias et Juan Carlos Monedero – un des fondateurs de Podemos, absent de son organigramme depuis les campagnes de presse de 2014 quant à ses rapports supposés avec le Venezuela de Hugo Chavez et Maduro, continue de jouer un rôle important dans sa destinée –, sont plus ancrés sur des positions marxiennes. Le débat entre les deux courants, désormais appelés « errejoniste » et « pabliste », s’exprime de façon parfois très féroce dans la presse et sur Twitter, mais ses motifs et son contenu sont peu lisibles (voir plus bas). Le conflit se résoudra, provisoirement, lors du congrès « Vistalegre II » des 11 et 12 février 2017 par la triomphe de Pablo Iglesias.

Les désaccords s’accentuent effectivement après les générales du 26 juin. Le « sorpaso » n’a pas eu lieu mais, plus encore, la coalition perd 1 million de voix par rapport au résultat minimum espéré. La fin du phénomène Podemos, se confirme. Après les aléas qu’a connu l’organisation depuis décembre 2015, les indicateurs sont cruels : le PP sort renforcé avec 33 % des voix et 137 députés, le PSOE perd 0,7 % et 5 sièges ( de 22,7 % à 22%) tandis que Unidos Podemos passe de 21,10 % à 20,7 (moins 0,4 %) et perd 2 sièges alors qu’il aurait dû théoriquement en gagner 2 par addition des 923 000 voix obtenues par IU en décembre 2015 ; la dynamique attendue s’est cassée, les chiffres le montrent nettement. « Échec du populisme » déclare Juan Carlos Monedero : une critique à peine voilée adressée au directeur de la campagne, Iňigo Errejon, oubliant que celui-ci a piloté la « remontada » de 15 à 21 % en décembre 2015.

Des doutes ont certes été émis sur l’honnêteté des ces résultats ; les chiffres donnés à 20h par les radios et télévisions à la fermeture des bureaux de vote, croisés avec les enquêtes « sortie des urnes » annonçaient le « sorpaso » au delà de 25 % et 95 sièges , le PSOE plafonnant à 20 % et 82 sièges! Autrement dit, les deux formations dépassaient ensemble la majorité absolue de 175 sièges nécessaires pour former un gouvernement et « dégager » le PP et Rajoy de la Moncloa. Quarante cinq minutes plus tard, chamboulant les projections, les mêmes télés annonçaient des résultats très différents. Informée, mais hésitante, la direction de Podemos s’est refusée à travailler cette hypothèse, arguant du risque d’être accusé de mauvais perdant, et que compte tenu de l’importance de l’appareillage institutionnel mobilisé et de l’opacité du l’entreprise privée chargée de centraliser les résultats (Indra, une boîte dirigée notamment par le fils de Felipe Gonzalez, suspectée précisément d’avoir truqué des élections en Amérique Latine), il serait impossible de démontrer l’existence d’un « pucherazo » (fraude). Une autre hypothèse, plus plausible, renvoie à une manipulation des sondages pré électoraux qui ne cessaient d’annoncer le « sorpaso », un chantage à la peur – Podemos au pouvoir c’est la « dictature des soviets », dixit la leader du PP de Madrid Esperanza Aguirre – qui a des adeptes. Selon nos investigations, l’emporte cependant tout autant le rejet massif par les militants du Parti Communiste Espagnol de l’accord Unidos Podemos que l’incompréhension d’une partie des électeurs de Podemos qui se sont abstenus ou sont revenus vers le PSOE.

Les indicateurs dont on dispose confirment le reflux ; le potentiel de développement de Podemos semble entièrement consommé. Plus encore, toutes les études, nombreuses, publiées depuis le 26 juin 2016 présentent des caractéristiques identiques quand à cette réalité : baisse ou stagnation inquiétante des intentions de votes entre 19 et 20 %: extinction du phénomène ! A noter que le PSOE ne progresse pas non plus. Après le psychodrame du 1er octobre 2016 au siège du parti, il est donné à 16 %; Podemos paraissait à cet instant avoir un boulevard devant lui. II n’en a rien été ; le PSOE revient à présent à son niveau antérieur aux alentours de 21-22 %; mais avec un potentiel de progression incertain. Les intentions de votes en sa faveur augmenteront assurément après son congrès mi juin, venant d’électeurs déçus par Podemos ou de l’attractivité nouvelle de l’option plus à gauche conduite par Pedro Sánchez. Par ailleurs, s’il paraît chimérique qu’il puisse reprendre des points de façon notable sur sa gauche, il en va de même quant à la possibilité d’attirer des électeurs de droite. Malgré les affaires de corruption qui l’accablent, le PP reviendra, au pire, à son ancrage traditionnel et durable d’avant le 20 décembre 2015 autour de 28-29 %, c’est à dire une perte minime de 2 à 3%, qui pourront aller vers Ciudadanos ou l’abstention.

Podemos et ses « circulos »

D’autres facteurs révèlent l’extinction de phénomène Podemos, ceux relatifs notamment à l’affaiblissement de ses capacités de mobilisation. Le temps est déjà loin quand l’organisation pouvait réunir en janvier 2015 plus de 100000 personnes – 300000 selon Podemos – à la Puerta del sol de Madrid, ce haut lieu de la contestation « anti-système » de mai 2011. Deux ans et demi après, au même endroit, à l’occasion du soutien à la présentation de la motion de censure présentée par P. Iglesias contre le gouvernement Rajoy, la mobilisation nationale n’en rassemble plus que 40000. Début mai, 3000 militants se pressent cette fois sur la place du Musée Reina Sofia en faveur de la motion de censure contre la Présidente de la Région de Madrid Christina Cifuentes ; affluence moyenne mais significative par un fait politique notable : Iňigo Errejon a été autorisé à y prendre la parole ! Il est présent en tant que futur candidat pour la région de Madrid, un geste magnanime d’apaisement accordé par P. Iglesias envers ce dirigeant très populaire ; une ovation l’accompagne en montant sur la scène occupée par Iglesias et la direction, relayée par la clameur « unité !, unité ! » et le cri de guerre désormais célèbre « si se puede ! » : les mêmes mots d’ordre scandés pendant les deux jours du congrès Vistalegre II ! C’est sa première apparition publique depuis qu’il a été écarté de l’exécutif, avec beaucoup de ses partisans, après Vistalegre II ; s’agit-il d’une purge comme l’a prétendu la presse ? Plutôt application stricte du fait majoritaire. Remplacé par une équipe dont beaucoup des membres viennent des jeunesses communistes, le groupe d’origine s’est disloqué. Certes, Pablo Etchenique, le charismatique Secrétaire national à l’organisation a « tenu la baraque » mais, très engagé en faveur du secrétaire général, il a créé la polémique par sa partialité et sa persévérance à imposer le système de votation « desborda » pour le congrès. A noter aussi la rancœur refoulée, pour cause d’anti conformisme militant et de féminisme prépondérant, après le choix d’Iglesias de nommer sa compagne putative, Irene Montero, porte parole du groupe au Cortes en remplacement de Errejon. Une image calamiteuse en tout cas pour un mouvement qui voulait « changer les mœurs et les manières de faire de la politique » face aux « pratiques des vieux partis » !

Peu concernés par des débats dont ils n’ont jamais compris l’enjeu, les militants et plus encore les électeurs, ont mal perçu l’avant et l’après congrès. Seuls 155000 inscrits sur les 450000 recensés (dont 320000 définis comme actifs) ont participé on line aux différents votes, une désaffection qui a profité à Pablo Iglesias avec 128000 voix (à noter que Errejon, appelant à voter en sa faveur, ne se présentait pas). Les autres votes, plus favorables à Errejon ont permis à son courant d’occuper 40 % du Consejo Ciudadano Estatal. Perçait une grande amertume chez les participants rencontrés ici et là dans l’enceinte des arènes de Vistalegre : « En Espagne on est fasciné par les célébrités, alors on fabrique des mythes et des leaders charismatiques » dit l’un d’eux, un autre : « la sauce Podemos a tourné ». Ces commentaires résument la désillusion ressentie par nombre des participants au congrès, où la fréquentation a été aléatoire – les 20000 places disponibles étaient déjà entièrement réservées une semaine avant, or environ 12000 se sont présentés pour assister au congrès. Iglesias a reconnu lui même le préjudice causé à la crédibilité du mouvement dû à l’absence de maîtrise du débat par les dirigeants.

Le conflit entre Errejon et Iglesias se comprend peu si l’on se réfère à leurs intentions ; ils défendent le même programme: ni radicaux, ni extrémistes, les deux sont globalement réformistes – le pouvoir se gagne dans les urnes –! Ne s’y trouvent pas les nationalisations réalisées par F. Mitterrand en 1981. Pendant la campagne de 2016, Pablo Iglesias déclare à plusieurs reprise « je suis social démocrate », ajoutant « Marx était aussi social démocrate » ; l’assertion est factuellement exacte, mais dans une conférence de presse il présente José Luis Rodriguez Zapatero comme « le meilleur Président du pays », faisant mine d’oublier que son gouvernement a mis place les premières mesures d’ajustement structurel demandées par l’Europe et a introduit les réformes libérales du marché du travail ! Les références historiques ne vont guère plus loin. Aussi, le projet politique de Podemos peut-il se définir comme celui d’une « extrême social démocratie », un outil pour combattre les inégalités sociales et moraliser la vie politique et institutionnelle, dont le système judiciaire qui en a grand besoin, ou, pour employer une formule chère à l’extrême gauche française après mai 68 à propos de PCF, « une social démocratie qui n’aurait pas failli ».

La débat ne porte pas là-dessus. Il s’agissait somme toute d’une controverse classique entre deux tendances telle qu’elles ont toujours existé dans les partis politiques de gauche et du mouvement ouvrier : une tendance de « masse » et une tendance « d’avant garde ». Je caractérise ceux de Podemos, respectivement comme « populisme transversal » (Errejon) et « populisme marxisant » (Iglesias-Monedero). Je ne développe pas ces approches dont on trouve les bonnes feuilles sur Mediapart. Elle se noue autour de la question : comment gagner les électeurs qui ne nous font pas encore confiance? Chez Errejon l’on répond « qu’il faut éviter de leur faire peur ! » alors que pour Iglesias « Podemos ne doit pas être un parti parmi d’autres ! Les élites doivent avoir peur de nous afin que les citoyens cessent d’avoir peur d’eux et ainsi nous rejoindre pour les combattre ». cela a des conséquences très concrètes à propos par exemple du droit à l’avortement pour les mineurs sans autorisation parentale : sur un territoire profondément ancré dans le catholicisme, d’un côté on dit « il ne pas aller trop loin,, prendre le risque d’effrayer les familles et les voir s’éloigner de nous et se réfugier sous l’aile de l’épiscopat » de l’autre on estime que « quitte à faire peur aux familles et aux évêques, il faut revendiquer un droit dont les répercussions sociales positives ramèneront les citoyens vers nous » ?

Or, ce débat stimulant échappe aux structures de base, les Circulos ; il a lieu entre les intellectuels du parti et dans les directions nationales et intermédiaires. Depuis 2015, l’atonie des « circulos » est sans doute l’indicateur le plus préoccupant de l’extinction du phénomène Podemos. Ils ont fait l’objet de toutes les opérations possibles de confiscation, celles de groupes parasites périphériques uniquement intéressés à leur propres renforcement ou celles d’anciens cadres socialistes et communistes visant leur reclassement après avoir perdu toute perspective politique dans leur parti. Pour exemple, le cas de Ponferrada : 150 membres en 2014, maintenant exsangue après entrisme de personnalités venues du PSOE, malgré les sonnettes d’alarme adressées à Madrid auxquelles le « centre » n’a jamais répondu ; celui de Écija, à quelques encablures du village autogéré Marinaleda, où le « cercle » est inactif malgré deux élus municipaux Podemos qui ont abandonné toute activité politique et syndicale ; celui de Getafe, près de Madrid, où le « cercle », après entrisme divers, dont celui du PSOI (trotskiste), ne se réuni plus, sinon pour des joutes interminables mettant en jeu l’hégémonie des uns ou des autre – difficile de faire comprendre à des gens venus pour soutenir Podemos et son message l’intérêt du programme de transition de Léon Trotsky – ; et dans d’autre lieu où nous avons enquêté : Valence, Carthagène, etc.

A ce degré d’inertie des « circulos », c’est à travers l’internet et le bouche à oreille que les militants inscrits sont appelés à participer aux initiatives politiques ou « consultés » pour appuyer les choix politiques des directions et, fait nouveau, pour départager les protagonistes des conflits dans des régions engagées dans un processus d’autonomisation croissante. En effet, cohérent avec sa définition de l’État espagnol comme « État plurinational », Podemos a libéré, sinon encouragé, les tentations nationales-régionalistes présentes en son sein. En résulte une modification progressive de la structure d’origine conçue comme « machine de guerre électorale » axée sur la propagande pour capter l’effet générationnel. Matérialiser l’option plurinationale en calquant Podemos sur les particularités culturelles et historiques des configurations régionales, amène les états-majors à s’affranchir en partie de la décision et de l’action politique centrale au profit de leurs propres desseins ; une évolution qui déclenche d’âpres affrontements. La grille de lecture « errejoniste » / « pabliste » n’aide pas à les comprendre, ils se lisent plutôt à travers l’incursion dans les entités locales de Podemos d’intérêts singuliers, de stratégies individuelles ou de groupes, de courants politiques plus anciens en recherche de reclassement, de leadership et d’opérations tactiques diverses pour gagner en influence, venant particulièrement de la tendance Anticapitaliste (13 % à Vistalegre II)que l’on dit proche du NPA français – de Miguel Urbán – député européen – et Teresa Rodriguez, la dirigeante emblématique de Podemos en Andalousie, spécialement dans les communautés de Murcia, Valence et Madrid. A Madrid, la plate forme « Ahora Madrid » connaît des vicissitudes doublement nourries par la bagarre entre Ramon Espinar (pabliste) et Rita Maestre (errejonista) et entre les courants de la plate forme de « Ahora Madrid » dont est issue la Maire Manuela Carmena. En Galice les tensions sont telles entre les dirigeants que des procès sont engagés, y compris contre Iglesias. Division profonde et possible scission aussi en Catalogne sur la question de l’intégration de Podemos, soutenue par Pablo Iglesias, dans le nouveau Parti de la Maire de Barcelone Ada Colau. Au Pays Basque, Podemos s’affronte à un problème de taille : celui d’avoir à assumer l’histoire des luttes menées par les organisation abertzales (gauches nationalistes indépendantistes). S’ensuit une fragmentation qui brouille la lisibilité du message de Podemos et participe à l’extinction du phénomène duquel il a émergé.

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Podemos a bouleversé le paysage politique espagnol, mais il n’a pas changé la vie ; il paraît peu probable qu’il puisse y parvenir ! Né d’une rupture générationnelle spatio-temporelle, le phénomène d’où il surgit est épuisé. A présent, comme après tous les mouvements sociaux de cette ampleur, les mécanismes structurels anciens se reconstituent dans l’État et ses institutions, les mœurs et pratiques politiques reprennent leur cours antérieur. En revanche, les traces laissées par le passage du phénomène se verront dans des remodelages culturels, dans l’approfondissement du féminisme et des relations de genre, dans les rapports avec la religion, dans les mouvements artistiques, etc., formant assurément le support de futurs mouvements sociaux.

Face à la puissance de la machine politico-administrative, Pablo Iglesias, bien qu’il l’annonce pour 2020, n’est pas à la veille de gouverner l’Espagne. Ne reste plus alors qu’à espérer une alliance Podemos-PSOE, unique alternative de gauche pour dégager le PP ; un dessein néanmoins hypothétique car sa matérialisation ne dépend pas de Podemos mais de l’évaluation par l’appareil du Parti Socialiste de ses intérêts propres.

Pablo Iglesias avait une interprétation personnelle du phénomène Podemos: lors d’un séminaire à l’Université Complutense de Madrid, après s’être demandé « pourquoi s’intéresse-t-on à nous, pourquoi la presse s’occupe-t-elle de Podemos ? », il postule : « C’est parce que nous sommes Sexy ! ». C’était reconnaître au phénomène Podemos une sorte de mirage dont l’attractivité a subsumé toute activité rationnelle soumise à l’appréciation des habitants : gestion de leur intérêts ou résultats d’un programme politique reconnu par eux. Le phénomène s’est achevé. Iňigo Errejon, quant à lui l’avait perçu en titrant les documents présentés à Vistalegre II « Récupérer l’illusion » ! Podemos n’est plus Sexy et l’illusion n’est pas récupérable. Place désormais au Parti Podemos, à sa capacité à convaincre en faisant de la politique, autrement dit à apporter sa preuve ! De ce point de vue, le bilan des municipalités de « cambio » administrées par des coalitions autour de Podemos, sera déterminant ; la confrontation avec le PP et le PSOE y sera rude et leur reconduction, sauf peut-être à Barcelone, n’est pas assurée, notamment à  Cadix ou à Madrid, à La Corogne ou à Zaragoza, où elles risquent de pâtir d’un déficit de crédibilité plus global.

L’avenir n’est pas moins sombre de ce côté des Pyrénées que de l’autre !

 

Islamisation et radicalisation des jeunes issus de l’immigration coloniale maghrébine : quelques repères

Disons le d’entrée, c’est l’histoire coloniales qui a fixé le cadre conceptuel des relations France/Maghreb et un ensemble de facteurs dont dépendent les rapports sociaux en France aujourd’hui. Cela a conduit à des formes singulières de mise en mouvement et d’apparition de populations, telles  les « circulations migratoires » coloniales et post coloniales, à présent « l’islamisation ». Appréhender le processus d’islamisation et les stratégies mises en œuvre par les jeunes issus de l’immigration coloniale maghrébine, oblige à saisir les processus historiques d’où provient la configuration d’aujourd’hui et les dispositions d’action incorporées par ces catégories.

Il faut revenir à l’histoire des parents. Après s’être arrachés au pays d’origine, ils ont construit un « projet migratoire » fixé sur le retour. Il sera stoppé par les enfants, ouvrant sur l’histoire singulière de leur intégration sous des modalités originales. Elle se forme avec l’incorporation de dispositions d’action stratégique dans un champ socio culturel et dans une conjoncture de crise où leur ont été transmises les normes de la société d’accueil, articulées à des éléments découlant du passé colonial et d’histoires antérieures. Pourtant, l’accusation d’une non intégration ne cessera de les poursuivre. Le procès qui leur est fait relève de ce fait social: bien que socialisés sur le sol français, ils vont faire l’objet d’un immense chantier visant à conformer leurs dispositions d’action en regard de la nouvelle donne économique installée depuis le milieu des années 1980. Une immense « chirurgie sociale », disait Abdelmalek Sayad. L’opération sociale voulues par les nouvelles politiques urbaines était d’en faire une génération « intégrée » mythique, une façon particulière de traiter un cas particulier de la reproduction sociale dans l’ordre économico-social, c’est à dire orientée vers l’ensemble des catégories populaires et ouvrières.

Dans ce cadre, le registre religieux sera surtout un « islam de bricolage », fondé sur le mélange culturel, notamment sur le plan langagier et les socialisations secondaires territorialisées, correspondant aussi aux ruptures adolescentes, nourrie de violences anti-institutionnelles et des bagarres du samedi soir. Dans ce contexte, la référence religieuse interviendra comme principe d’opposition installé dans un éclatement qui recoupe la fragmentation des individus, avec des sous-cultures, des sous-groupes, etc. L’histoire ne s’y transmet plus entre les générations: les pères n’expliquent plus ce que signifie le 17 octobre, ni leur rôle, celui des immigrations dans le développement économique français. Il ne se transmet plus d’histoires qui structuraient auparavant les dominés.

Les jeunes s’attribueront une identité musulmane sous des formes très diverses : le port du voile, le « hidjab », peut recouvrer d’autres dimensions de la vie sociale et d’autres pratiques que religieuses. Plus encore, il peut avoir une connotation en tant que « valeur » référée à des canons esthétiques ou de distinction. Les filles peuvent avoir recours au maquillage et être accompagnées d’amies non musulmanes portant le hidjab, par effet de mode ou pour faire « comme les copines ». On a donc eu affaire à une « islamisation » relative qu’il est faux de renvoyer à une cristallisation anti-occidentale. Dans la pluralité des formes sociales produites par la relation social/religieux, cette dernière est approximative et flexible. Non seulement les pratiques de religiosité s’y déclinent sous des modalités éclectiques, mais s’y agrègent des stratégies et pratiques de différenciation. La pratique religieuse est un recours qui varie selon le statut social, le mode de socialisation et les capitaux culturels des groupes qui s’en revendiquent. De ce point de vue, les comportements « ethniques », qui ethnicisent les rapports sociaux, sont souvent plutôt le fait de catégories sociales moyennes et moyennes hautes, car « faire de l’ethnique », c’est à dire cultiver des particularismes ethniques, est un luxe qui nécessite à la fois des moyens intellectuels et financiers. Par ailleurs, ces constructions identitaires se sont connectées à un « marché des identités » où les effets de mode sont transculturels à travers les « nouvelles technologies de la communication » ; par conséquent, les influences extérieures au Maghreb participent largement à ces constructions identitaires bricolées. C’est pourquoi les modalités d’appropriation des croyances et des pratiques religieuses peuvent se soumettre à une « transcendance absolue de Dieu » : l’on peut mourir pour Dieu et même mourir au delà de la raison donnée par Dieu, surtout quand pour certains militants islamistes celui-ci « se trompe » ou « a tort » ; de nouvelles interprétations viennent ainsi nourrir le radicalisme et la violence face aux transformations des modes de vie, de la reproduction sociale et de la reproduction de la force de travail.

L’islam des jeunes participe de cette grande transformation de la diffusion des idées dans l’espace monde. Le câblage universel, les réseaux Internet, la télévision où de nombreuses fatwas sont délivrées – la chaîne Al-Jazeera, très regardée en France, propose aussi une chaîne pour les enfants –, les réseaux transnationaux de solidarité, l’émergence d’intellectuels diasporiques, tout cela construit un Islam de plus en plus mondialisé par lequel transitent des pratiques et des comportements instrumentalisant l’Islam à des fins politiques et ses sponsors. Il y a un usage social de l’islamisation mais aussi des usages contradictoires. L’islam constitue un noyau dur toujours au cœur des retours d’histoire toujours présent dans les imaginaires. Pour désigner ou stigmatiser ces catégories sociales dans les quartiers, on pense toujours à l’Islam.

On a oublié que la colonisation a enfermé le Maghreb sous statut musulman. Les musulmans ont été enfermés dans les statuts d’indigènes puis dans le fameux deuxième collège. En ce domaine, la décolonisation du Maghreb n’est pas terminée, car l’intériorisation de l’appartenance religieuse s’est poursuivie et s’est même renforcée dans la résistance et dans le mouvement national. De ce fait, il n’existe plus aujourd’hui en Algérie – et au Maghreb – que des nationaux musulmans: hors société civile, la citoyenneté est prise sous statut musulman. Et d’ailleurs la colonisation a mondialisé cette contradiction qui demeure dans la violence du chaos au Moyen Orient. On ne répétera jamais assez que la colonisation a bloqué l’évolution des sociétés colonisées vers une émancipation civile et politique en les maintenant sous statut confessionnel et ethniques. L’enfermement dans le statut musulman rejaillit aujourd’hui. Il se prolonge à présent dans les imaginaires, relayé par les médias qui évoquent ainsi les « jeunes musulmans », les « jeunes d’origine musulmane » ou les « Français musulmans ». L’islamisation est donc largement en France un effet de retour colonial de cette assignation religieuse par le statut de colonisé incorporée au nationalisme et dans l’espace monde.

En fait, la perception de l’immigration comme musulmane est récente. Il ne faut pas faire d’anachronisme par islamisme rétroactif. Dans l’entre-deux-guerres, on relève peu de conflits relatifs aux pratiques vestimentaires et alimentaires, ni sur l’alcool et le tabac, voire sur la charcuterie, y compris dans les écoles: c’est le père qui donne l’exemple! Mais au Maghreb, l’islamisation a une signification nationaliste ; c’est surtout le mouvement national algérien qui a imposé le boycott du tabac et de l’alcool et rappelé la rigueur publique du ramadan après les indépendances. S’ensuivra une islamisation établie dans la désillusion nationale. A partir des années 1970, elle sera l’œuvre de jeunes convertis de la petite intelligentsia issue de l’immigration ou avec celle venue du Maghreb ou d’ailleurs, sinon parachutés. La période qui succède aux années 1970 sera donc une phase d’intériorisation des stigmates et des effets de marquage des jeunes issus des immigrations qui habitent dans les périphéries urbaines des métropoles. A ce titre, ils relèveront de l’ethnicisation d’espaces d’exclusion, s’ajoutant à l’enfermement religieux.

Il faut donc distinguer deux périodes : fin des années 1960 jusqu’en 1990, et depuis 1990. La première correspond à l’installation des enfants dans les bidonvilles. Les jeunes les jeunes issus de l’immigration coloniale maghrébine apprennent à y survivre. La scolarisation est vécue comme un échec. Parlent arabe devant des instituteurs qui peuvent être parfois d’anciens « pieds-noirs », ils intériorisent ces difficultés quotidiennes familiales et scolaires. Pourtant, c’est par un travail politique qu’ils vont s’orienter vers l’arrêt du projet de retour de leurs parents et revendiquer dans l’espace publique un statut de citoyenneté  nationale. A partir de 1968, au contact des organisations politiques et de certaines associations caritatives telle ATD-Quart monde, ils vont se « politiser » et porter la revendication du droit et au savoir. Ils demandent des moyens et des droits politiques. La « Marche pour l’égalité » de 1983, est menée dans cette perspective. La réponse de l’État sera dénoncée pour son caractère de redoublement des dispositifs coloniaux. Avec la « Politique de la Ville », l’État a organisé la sélection d’élites en leur sein, minimisant leur promotion aux niveaux subalternes des dispositifs « ville ». Les jeunes verront dans ces dispositifs une modalité nouvelle d’enfermement social. Plus encore, la mise en œuvre alimentera dans leurs rangs un fort ressentiment sur lequel s’est enclenché un processus progressif de désaffiliation qui connaîtra son apogée dans les années 1990.

Le processus commence en 1983. Pensés comme lieux de défoulement et d’épuisement de l’agressivité, les Maires vont, par exemple, encourager la création de clubs de boxe américaine. Leur était assigné en somme une fonction de maintient de l’ordre, tâche dont les animateurs de clubs étaient investis. C’est déjà la préfiguration des « grands frères » et des imams illustrant le problème de la recherche de l’encadrement endogène des jeunes qui sera la pratique constante de l’État et des Maires dans les communes. Quand les animateurs abandonneront les clubs pour ouvrir des mosquées, c’est au nom de ces mêmes objectifs que les Maires vont les soutenir. Nourris de convictions culturalistes très en vogue, vieille réminiscence de l’imaginaire colonial – il faut s’appuyer sur les valeurs dont seraient porteurs les catégories issues des colonies –, ils « pensent la pratique religieuse comme susceptible d’entraîner la sagesse et de maîtriser la violence des jeunes.

La seconde période correspond au début du désenchantement, de la déception, qui conduira à des formes concrètes de « fuite » et de désaffiliation. Les jeunes disent : « Ça suffit ». Non seulement ils considèrent n’être pas acceptés comme nationaux et que leurs droits déniés. Plus encore, ils estiment avoir été trompés par l’Etat. Alors que le chômage se développe – beaucoup d’enfants n’ont jamais vu leur père travailler –, les promesses ne sont pas tenues, surtout en regard des efforts qu’ils pensent avoir accomplis: « notre loyauté n’a pas été payés en retour » disent-ils. Du coup, nombre de jeunes vont troquer les jeans et leurs revendications politiques pour la gandoura et le prêche à la mosquée, comme le fera pour sa part la mascotte de la Marche pour l’égalité, Toumi Djaidja. La religion devient le moyen de survie et la revendication culturelle à connotation islamique un défi lancé en direction de la société laïque française ; les jeunes vont tenter de négocier leur statut et leur place dans une logique communautaire en tant que moyen de porter des revendications spécifiques.

1 – L’islamisation se produit donc dans une conjoncture où les jeunes s’orientent vers une logique de réparation ; une sorte de « dette coloniale » comme revanche sociale. Par rapport à leurs parents, la dette coloniale constitue une dépossession radicale. Ils y sont compromis par héritage, correspondant pour eux à un déficit de capitaux. Capital d’abord scolaire puisque leur insertion à l’école française ne pouvait bénéficier des acquis que le système colonial avait refusés à leurs parents. Carence en capital de nature pécuniaire, mesurée par rapport l’appropriation coloniale des surplus de valeurs produite par la société indigène. Déficit symbolique enfin, se traduisant dans leur vie quotidienne par une précarité potentielle sans cesse réactualisée dans la variété des stigmates dont ils étaient l’objet. En somme la dette coloniale s’apprécie par la distance qui sépare les jeunes de choix possiblement réalisables dans la société « d’accueil », mais réservés aux « nationaux ». Cela se prolonge aujourd’hui. Difficile dans ces conditions de leur faire admettre qu’il leur faut d’abord « se serrer la ceinture pour avoir plus ensuite » ! Le remboursement de la dette coloniale est un droit de propriété, comme l’est le droit social. La précarité les jeunes, non de façon raisonnée et consciente bien sûr, à rétablir par eux-mêmes ces capitaux qu’ils estiment leur être dus, une sorte de rattrapage, à leur yeux licite puisque comme ils le disent, « rien n’a été fait pour nous ». D’où des répercussions négatives sur le bien-fondé des normes collectives, dans la mesure surtout où elles ne cessent de contrecarrer leurs stratégies de reconstitution des « capitaux dus ».

2 – Les jeunes pratiquent un « exode symbolique ». Ils quittent mentalement et spirituellement la terre d’accueil pour faire exister autrement leurs affects dans une sorte de yo-yo symbolique entre l’ici et l’ailleurs. De cet ailleurs, les jeunes transportent ce qu’ils pensent connaître de leurs origines, notamment à travers la religion. Ils y transportent également la violence et une forme de radicalisation en France ; la congruence entre le type de socialisation reçue par les jeunes et l’islam commencera ainsi à agir pleinement. Ils ont été socialisés dans des contextes où la violence est présente et a acquis une légitimité. Plus encore, l’islam est fréquemment associé à la violence, notamment dans les médias qui projette une représentation violente de l’islam. Ils peuvent donc transférer leur violence dans l’Islam donnant forme à des pratiques que l’on nomme souvent, par contre sens « islam radical » ou « intégriste », or il s’agit d’abord d’un islam de distinction et d’affirmation d’identités fluides, dont la réalité s’éprouve dans la violence et l’investissant d’une promesse de reconnaissance sans se soucier de la normativité des actions face à la société légitime.

3 – La question qui se pose n’est pas celle de l’intégration ; les jeunes sont intégrés, mais dans la marginalité ! Autrement dit dans des rapports sociaux inégaux. La violence s’inscrit dans ce rapport et ses formes matérielles en dépendent. Intégrés ils le sont dans leurs pratiques stratégiques qui mobilisent la valorisation comme paradigme de l’économie des pratiques dont l’objet est d’abord de produire des « valeurs » : lutte pour les capitaux, hiérarchie et différenciation sociale, prestige individuel, etc. Les pratiques de religiosité et leur utilisation correspondent à ces pratiques de valorisation et de distinction dans l’espace social.

4 – A partir des années 1990 s’ouvre un nouvel enfermement lié à des continuités d’État sous dépendance d’un mouvement générationnel de plus longue durée, inscrit dans le processus de « classe moyennisation » commencé dès la fin du XIXe siècle ; d’un « bloc historique » pour parler comme Karl Mannheim. Mai 1968 en fut le révélateur singulier et le moment d’irruption d’une élite sociale et politique, exécutant son projet historique. Ce projet, déclarant obsolète la vieille « Éducation populaire » où s’étaient formés les générations précédentes, y compris en partie les jeunes issus de l’immigration, détruisait en même temps le filet associatif fondé sur les pratiques de solidarité et les formes antérieures de régulation. Elle confortait du coup ceux qui, au sein de la hiérarchie politico étatique, avaient intérêts à faire vivre ainsi la « deuxième génération » : création de corps d’encadrement nouveaux et plus spécialisés, technologie sociale etc. Étrangers aux continuités d’État de longue durée, venant disputer la prépondérance du mouvement générationnel de 1968, les jeunes issus de l’immigration coloniale s’y sont asphyxiés. Ils n’ont eu d’autre choix que l’instrumentalisation par la génération intellectuelle issue de 1968 ou le repli communautaire. L’injonction « intégrer-vous ! », résultait donc d’un projet étatique qui a encouragé une déconnexion partielle avec l’autre partie de la jeunesse ouvrière. L’État mobilisera cet aspect de façon massive dans les dispositifs de politiques publiques, pour interdire toute trans-croissance du mouvement « beur ». Et dans cette compétition inégale le mouvement générationnel balbutiant va être déconstruit pour être reproposé en mouvement de la « deuxième génération » à « intégrer » ! Rupture fabriquée par l’État, prolongée en une balkanisation, une atomisation des jeunes et la sélection en leur sein d’élites attachées à l’État. Ce dernier a introduit une concurrence avec des structures associatives directement crées par les préfectures. Rupture fabriquée donc par un travail de l’État émanant d’une option – adaptation à la mondialisation – qui a concentré la question sociale dans les quartiers d’urbanisation prolétaire de la ville. Elle a entraîné la dispersion des jeunes et la déconstruction de la dynamique d’un mouvement prenant sa source dans une sorte de catégorie-classe en formation et nourri des conflits entre différentes générations d’expériences militantes.

5 – Le rapport que les jeunes issus de l’immigration entretiennent avec ceux qui cultivent, ou pas, un particularisme sémite, est inédit. Il ne se calque pas sur l’antisémitisme traditionnel, christologique, qui a entraîné les pogroms et servi de support au génocide. Cet antisémitisme là n’a pas existé dans les sociétés du Maghreb où les Juifs berbères de culture arabe et les berbères musulmans dans des villages du sud algérien pouvaient même être frères ou sœurs de lait. Cela ne signifie pas que les rapports sociaux n’étaient pas nourris par des conflits entretenu sous un cadre religieux auto justificateur. Les rapports complexes entre juifs et musulmans en Andalousie d’avant la reconquête sont d’abord à référer aux hiérarchies communautaires et aux intérêts qu’embrassent en leurs sein les catégories dominantes. En Algérie, les juifs porteront les stigmates sociaux et ethniques, tant par rapport aux « européens » qu’aux musulmans, résultant de la séparation. Cette séparation proprement coloniale a duré jusqu’à la fin et s’est installée définitivement à partir de 1947 lors de la discussion sur le statut de l’Algérie. On trouvera à la fois une familiarité dans le travail et, ce qui a toujours existé, une différence d’habitat. Dans la journée, les « indigènes », les juifs et les européens peuvent être mélangés dans le travail mais pas dans l’habitat. Cette séparation correspond à la division entre coloniaux, auxquels les juifs sont assimilés, surtout après 1950 quand il seront appelés indistinctement et paradoxalement « pieds noirs » et algériens, séparation en tout cas caractéristique de représentations subordonnant les populations sous statut confessionnel.

Aujourd’hui on assiste à la construction d’un nouveau type de rapport, de nature inter ethnique, dont ne rend pas compte historiquement et conceptuellement la notion d’antisémitisme. C’est une situation nouvelle du point des relation inter ethniques qui trouvent d’abord ses racines dans le conflit israélo palestinien. Vivement ressenti par les jeunes des banlieues françaises, cette configuration a joué un rôle dans leur parcours d’islamisation. Elle se cumule avec la profondeur de la discrimination coloniale qui se prolonge aujourd’hui avec une frustration maximale, frappant notamment la petite intelligentsia qui se rend compte de l’inégalité : l’islamisation d’aujourd’hui renvoie au ressentiment et à la frustration produite par cet enchaînement d’enfermements, maximisé par l’histoire ancienne et récente, jusqu’à devenir une source psychologique interne de la violence.

Aujourd’hui, l’évolution d’un certain nombre de ces jeunes issus de l’immigration coloniale maghrébine vers le radicalisme islamiste sous sa forme terroriste est contingente à l’apparition de Daesh. Elle constitue au début une opportunité pour sortir de l’enchaînement des enfermements qu’ils vivent. Il n’y aurait pas eu de « terrorisme djihadiste » si Daesh ne s’était construit dans le contexte de désarticulation des États du Moyen Orient suite aux guerres occidentales ! Le phénomène, avec ses pratiques kamikazes, est purement Syrien. Il n’est pas français ; il n’advient qu’à partir des techniques d’embrigadement et de manipulation mentale propres à Daesh. Sans cette contingence, le processus d’islamisation comme sortie de l’enfermement historique de ces jeunes issus de l’immigration coloniale, suivi par des cohortes de jeunes convertis, aurait connu en France et en Europe d’autres développements : formes exacerbées de délinquance, mafias, etc. Mais avec elle se sont ces deux formes qui vont désormais se conjuguer !

Le phénomène Podemos : Du rêve à la réalité

L’interrogation « pourquoi un mouvement de type Podemos ne s’est-il pas développé en France ? » occupe nombre de commentaires et d’analyses. Ils fournissent assurément des pistes de réflexion et des tentatives de réponse fécondes quant à la situation dans l’hexagone. Or, j’étudie la société espagnole depuis plusieurs années et je suis frappé par le fait que l’on ne renvoie que très rarement au contexte sociopolitique espagnol. La comparaison entre les deux pays, plus précisément entre les histoires politico-sociales respectives qui les ont marqués pendant les quarante dernières années, permettrait de mieux comprendre, non seulement pourquoi un tel mouvement n’apparaît pas en France, mais aussi quelles sont les causes du surgissement de Podemos en Espagne et comment il a pu acquérir une influence telle que le paysage politique espagnol s’en est trouvé transformé suite aux dernières élections locales. Elle montre en même temps que ce qui semble apparaître comme une exception en Europe – distincte de celle de Syriza en Grèce – a créé en France des illusions injustifiées quant à son avenir. Si l’expérience « Front de Gauche » en France se différencie de Podemos par bien des aspects, la capacité de ce dernier à changer radicalement les orientations politiques en Espagne ne sont pas supérieures à celle du Front de Gauche. On doit cependant mettre à son crédit d’avoir changer de façon significative une configuration politique fossilisée par le bipartisme PSOE-PP. C’est l’ensemble de cette problématique que je voudrai montrer succinctement dans ce qui suit.

En regard de la situation française où l’espace politique de la contestation « anti système » est occupé par le FN résultant d’un processus d’implantation long relié à toute une série d’avatars historiques, il n’existe pas en Espagne de parti d’extrême droite autonome. L’extrême droite espagnole issue du franquisme s’est organisée à l’intérieur du Parti Populaire souvent présenté comme un parti de droite classique. Plus encore, elle n’y est pas isolée mais occupe de fortes positions d’influence et de pouvoir dans les institutions politiques et à tous les niveaux de l’appareil d’État. Cette physionomie fait suite, au moment de la chute du régime franquiste, à l’agencement d’une série de facteurs dont l’articulation a favorisé des continuités sociales, politiques et religieuses dans une procédure dite de « transition », encore appelée aujourd’hui « démocratique ». Les « pactes » conclus à l’époque, dont le célèbre « pacte de la Moncloa », en ont formé la technologie. Pour le comprendre, il faut examiner trois ordres de médiation institutionnelle à partir desquels s’est construit le mythe de la « transition démocratique » : le rôle de l’héritier du généralissime, Juan Carlos 1, c’est à dire en mandataire des différents corps de l’armée et des plus hautes personnalités de l’État, celui de la bourgeoisie moderniste, formée dans le giron franquiste et en grande partie regroupée au sein de l’Opus Dei, enfin celui de la « Conférence épiscopale », sorte de gouvernement de la hiérarchie catholique constitué d’évêques et de cardinaux. Gardien du temple franquiste, ils ont notamment la tâche de préserver coûte que coûte l’idéologie du « national catholicisme » au fondement d’une conception totalitaire de l’unité de l’« État espagnol ». Appliquée sous le franquiste, on sait aujourd’hui que la réalité socio historique de la péninsule la rend illusoire.

Ceci n’a pas encore été entièrement analysé ni documenté. La principale raison de cette carence procède précisément de l’ancrage profond du mythe de la « transition démocratique » dans la société espagnole. Il a conduit à des formes d’auto censure assez inédites dans les milieux politiques et jusqu’aux intellectuels. Sans aller trop loin, je voudrai mentionner quelques repères socio-historiques afin de permettre une meilleure compréhension de l’ascension de « Podemos » et surtout de son avenir.

Le premier élément renvoie aux causes du changement de régime politique espagnol. Le passage d’une période à l’autre ne survient pas, comme on le pense trop souvent, avec la mort de Francisco Franco en tant que telle, celle-ci est presque anecdotique face au dessein post franquiste qui se construisait en arrière plan dans les différentes strates du pouvoir depuis la fin des années 1960. La mort du caudillo ne fera que précipiter le processus en cours . Il est conduit par le patronat moderniste contre d’autres catégories sociales, notamment terriennes, là où sont localisées et enracinées les anciennes formes hiérarchiques, de la noblesse et des propriétaires fonciers ou agrariens jusqu’aux paysans sans terre. Notons que ces catégories seront un enjeu fort au moment de la constitution des pactes à partir de 1976. Ne pouvant résister au processus en train de s’opérer, il s’agira pour elles de conserver leurs acquis économiques, politiques et sociaux  : fortunes amassées antérieurement grâce à leur domination sur l’exploitation des terres, élevage, agriculture, etc., jusque là garantis par l’État franquiste et appuyés par l’église catholique. Contraints d’entrer dans l’après franquisme, elles réussiront à sauver l’essentiel. Parmi d’autres exemples, images et fêtes religieuses, la Duchesse de Alva en est un cas concret. Bien qu’elle ait dû fréquemment faire face aux revendications des paysans-ouvriers en charge de l’exploitation de ses propriétés agricoles, elle continue d’être adulée en Andalousie après son décès en 2014. Plus titrée que Juan Carlos, elle avait entre ses mains une des plus grandes fortunes espagnoles maintenant distribuée par héritage aux enfants. De ce point de vue le changement de régime a consacré de solides continuités agrariennes et hiérarchiques en Andalousie, Estrémadure et Castille-la Manche, ainsi que dans l’ensemble du peuple plébéien. S’y affirme la croyance en un ordre naturel, monarchique et papiste, célébré comme il se doit. Mais plus encore, cette mystique de la différence sociale, de sa « naturalité », se superpose à des ordres profanes singuliers produits par l’envahissement des « chroniques sociales ». Ainsi nommées, elles alimentent une fascination des « gens ordinaires » envers la richesse réservée aux « gens d’en haut » et à ceux de condition modeste « sortis du rang ». Ces opérations de distinction sociale occupent la vie quotidienne des espagnols comme une sorte de dérivatif face à la désespérance de la quotidienneté qui opère un gigantesque détournement de la « capacité créatrice » et entretient la conservation sociale.

La région de Valence, par sa position en bord de mer notamment, s’insérera plus particulièrement dans l’industrie de la construction et du tourisme. Un processus qui se développera sur toute la côte Méditerranée, de la Costa Brava jusqu’à la Costa del Sol. C’est là que l’on trouvera de nouvelles catégories d’entrepreneurs, peu professionnalisés et entretenant des relations douteuses avec divers secteurs de la finance et les réseaux mafieux. Ils ont aussi leur origine dans les territoires marocains de Melilla et Ceuta. Mort en 2004, l’ancien Maire de Marbella les associera à ces « affaires », soutenu par un personnel politique regroupé dans son inoubliable parti éponyme, le GIL, « Groupe Indépendant Libéral ». Rappelons que Jésus Gil a été condamné pour ses frasques dans les années 1960, amnistié et « pardonné » par Franco en 1969. Son cas illustre le profil des dynasties familiales constituées et installées dans la région Autonome de Valence et jusqu’aux provinces méditerranéennes de l’Andalousie. Produits de continuités et de pratiques héritées commencées sous le franquisme, tous ces réseaux administrés par des caciques locaux se trouvent impliqués dans les « affaires », dites de « corruption » dont on parle tant aujourd’hui.

C’est en remontant vers le nord, dans les régions industrialisées, du sud de Madrid aux régions du nord, jusqu’aux Asturies, en Galice ou en Catalogne, que le Mezzogiorno espagnol favorisera l’éclosion d’un bourgeoisie industrielle qui, enfermée dans un marché national aux débouchés limités, œuvrera dans les années 1970 à ouvrir l’Espagne au marché européen et aux avantages, subventions et autres, d’une Europe en train de se construire. Cette catégorie sera au cœur de l’élaboration du projet politique post franquiste sous les auspices de l’Opus Dei, une sorte de secte anticommuniste, à l’instar des réseaux Gladio créés par la CIA américaine dans les années 1940. Liée au Vatican, son rôle est de faire accéder ses membres, à l’aide de sélections et de formations spécifiques, à toutes les positions de contrôle des différents pouvoirs dans le monde, En Espagne, son objectif est de promouvoir le « national catholicisme », de lutter contre les sédiments « répuplicano marxistes » de la guerre civile et d’impulser les règles du libéralisme économique. Très implanté et très actif au plus haut niveau et chez les élites modernisatrices espagnoles, l’endoctrinement diffusé par l’Opus Dei se complète maintenant d’apprentissages plus techniques dispensés par la FAES (Fundación para el Análisis y los Estudios Sociales) créé par l’ancien Président J. M. Aznar pour fournir les cadres du PP.

Pour réaliser la perspective post franquiste, c’est tout un personnel politique, économique et idéologique représentant ces catégories qui se mobilisera, composé pour la plupart de « dignitaires » franquistes regroupés d’abord dans l’UCD d’Adolfo Suárez, lui même membre de l’Opus, puis dans l’« Alliance Populaire » de Manuel Fraga qui l’absorbera progressivement pour former le Parti Populaire (PP) au pouvoir aujourd’hui. Pour ce faire et afin d’assurer la médiation avec le haut commandement militaire, il aura été nécessaire que le passage de témoin de la dictature franquiste à la « transition démocratique » se fasse sous le consentement du « dauphin » Juan Carlos, dont le positionnement pendant cette période a été hésitant et fluctuant. La manœuvre de l’ancien colonel de la « Guardia Civil » Antonio Tejero le 23 février 1981 a permis de construire le mythe d’un « Roi » près à tout pour faire entrer l’Espagne dans la transition et ainsi de consolider son trône en faisant accepter la constitution de 1978 par l’ensemble des secteurs sociaux et institutionnels et par les franquistes reconvertis.

Une des singularités de cette période provient du fait que les directions des groupements de gauche revenues de leur exil en Europe, Parti Communiste (PCE), Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), celles des syndicats, Commissions ouvrières (CCOO) et Union générale des travailleurs (UGT), on entérinées un dispositif constitutionnel qui, par biens des aspects, paraît à présent instaurer un simulacre de démocratie : une loi électorale instaurant le bipartisme, une conception désuète de l’unité espagnole héritée de la dictature, dépassée par les régionalismes et les nationalismes, surtout au Pays Basque et en Catalogne, reconduction des corps institutionnels (armée, guardia civil, justice, etc.). Les personnels qui opéraient au service des gouvernements franquistes n’ont pas été dissous et la presse aux ordres du généralissime (ABC, La Razón, etc) a été reconduite. Et si la transition prévue pour dix ans a officiellement débutée en 1977, personne ne sait maintenant si elle est achevée, quant, à partir de quel événement. Elle a au contraire abouti à une configuration néo-franquiste: un franquisme modernisé sous une démocratie artificieuse. Autrement dit, la question de la « transition » reste posée remettant en jeu les complications et les impasses constitutionnelles.

Approuvée après 8 mois de tractations centrées sur la préservation des privilèges des uns et des autres, et après les 37 années où elle fut appliquée, la constitution de 1978 n’a subi aucun changement ni amendement, excepté celui adopté sur l’initiative du PP en consensus avec le PSOE, portant sur l’article 135 qui plafonne le déficit de l’Etat à 3 %. Concernant cette constitution, avec ses relents centralisateurs franquistes, le mot réforme est un tabou, sauf si elle peut profiter au PP. Celui-ci voudrait par exemple transformer le processus électoral à tous les niveaux de l’organisation politico-institutionnelle – l’exercice du droit du souveraineté du peuple – sur un mode de compétition sportive à un seul tour entre des formations partidaires sélectionnées et accrédités selon les termes de la fameuse « loi des partis » ; celui qui arrive en tête a gagné ! Il se voit ainsi remettre, comme trophée, les clés du pouvoir avec une majorité parlementaire absolue. 30 % des voies, par exemple, permettrait au vainqueur de gouverner tranquillement selon ses propres désirs, ses propres conceptions idéologiques et représentations sociales et culturelles. La notion d’alliance entre parti pour constituer une majorité serait non seulement exclue mais interdite. Ainsi se découvre l’héritage du moule totalitaire dans lequel les cadres du PP sont formés.

Plus encore, sous le gouvernement du PP, avant sous celui du PSOE de Felipe González – confère ici l’action de l’État contre les régionalismes, le terrorisme d’État, etc. –, censure, pressions, chantage, et d’autres formes de réduction de la liberté d’expression, notamment pénales, sont courants. La loi dite « mordaza » par l’opposition, officiellement nommée « loi de sécurité citoyenne », entrée en vigueur fin juin 2015, approuvé par le seul PP, témoigne d’une résurgence des mœurs phalangistes des années 1940. Durement vécu par certaines catégories qui en ont fait l’amère expérience pendant cette période, mais plus encore dans les jeunes générations, ces sortes de retour au passé a en grande partie participé au déclenchement le 15 mai 2011 d’un mouvement générationnel sur un mode spécifique d’expérience et de pensée. Dans un même espace social, en continuité historique, il a permis à ces catégories de jeunes de s’inscrire dans les séries diachroniques qui ont jalonné l’Espagne sur la longue durée. Par sa contemporanéité, le 15M a constitué un événement fondateur qui a conditionné les engagements et les activités ultérieurs : las « mareas » (marches citoyennes sur toute une série de thème, santé, ‘éducation, etc.), le mouvement contre les expulsions de logement, jusqu’à la création de Podemos. Il a bénéficié aussi de la désagrégation grandissante de la main mise de l’église sur les consciences ; bien que cette dernière soit encore la principale source d’inspiration du Parti Populaire, accessoirement du PSOE et des petites formations régionalistes, notamment sur les questions de l’avortement et de l’éducation.

Plus encore, les positions de pouvoir du bipartisme et ses pratiques ont profité considérablement à l’émergence de Podemos ; un bipartisme ancré sur des intérêts réciproques, permettant aux partis politiques majoritaires (Parti Populaire et PSOE) d’accéder aux fonds publics et de les utiliser à leur gré ; d’où la multitude des affaires de corruption qui ont été mises sur la place publique au prix d’un travail acharné de réseaux de magistrats et de policiers s’inscrivant dans la perspective d’un État de droit restant à construire. Encore très minoritaires et face aux entraves d’une justice politisée, habituée par transmission générationnelle à user des méthodes de l’ancien régime, ils peinent actuellement à faire aboutir des affaires instruites depuis plus de 15 ans devant les tribunaux. On est en présence de la « casta» dénoncée par Podemos ! Du moins de sa partie politique. Est visé également l’ensemble des états-majors du secteur économique à laquelle elle est en partie liée. Rappelons que cette approche, dénoncée ici ou là comme populisme, n’a rien de commun avec le populisme démagogique pratiqué par la droite ou la gauche. Pour Podemos, l’opposition entre le haut et le bas se réfère à un populisme comme catégorie politique. Théorisée par Ernesto Laclau s’inspirant des thèses de A. Gramsci sur l’hégémonie culturelle, l’orientation a nourrit la réflexion politique de toute une génération d’intellectuels formés dans les universités espagnoles en science politique et en communication, particulièrement dans la principale d’entre elles, l’Université Complutense de Madrid, d’où est sortie la majorité des dirigeants actuels de Podemos.

En l’absence d’une droite classique politiquement identifiable car toute investie de concert avec l’extrême droite dans les affaires de l’Etat et dans ses affaires propres, Podemos a pu trouver un espace en s’appuyant sur cette particularité espagnole. Avec un taux de chômage « officiel » aux environs de 24 % – ce chiffre ne tient pas compte évidemment des sans emplois sans ressources qui ne se déclarent plus – le ressentiment de larges secteurs de « ceux d’en bas » face à l’enrichissement ostentatoire de « ceux d’en haut » a profité au développement de Podemos et lui a permis d’échapper un temps aux opération de récupération, par le dénigrement, venant du système politico-économique et médiatique. Cette configuration est en train de changer. Le paysage politique prévalant se craquelle, laissant apparaître ce que les espagnols appellent les « partis émergents ». Toutefois, compte tenu de tout cela en arrière plan, le futur de Podemos est conditionné par la nature des partis qui monopolisent la vie publique – le bipartisme – et le type de lien qu’entretiennent les partis qui le composent , PP et PSOE, avec la population.

Ma thèse est que la société espagnole dans sa grande majorité n’en a pas encore terminé avec le franquisme et son histoire passée. La « transition » sensée conduire un projet post franquisme s’est transformé en régime néo franquiste sous la férule du Parti Populaire. De ce point de vue l’Espagne est peu connue. Beaucoup croient la connaître au travers des activités touristiques de la multitude des visiteur étrangers. En Espagne tout tend à se transformer en activité touristique, non seulement les fêtes locales dont beaucoup bénéficient d’une large promotion hors de l’Espagne – toros, flamenco, etc. – jusqu’aux rituels religieux : les processions de la semaine sainte ou de gloria comme celle de la « Virgen del Rocio » dans la région de Huelva. Or elles alimentent et développent un imaginaire totalement erroné de la société espagnole.

Il faut comprendre ce qui est appelé « Parti Populaire ». Ce n’est pas un parti politique ! Il s’agit d’une organisation néo franquisste qui fonctionne selon les codes de référence valorisés dans la période antérieure. Comme dans les anciennes monarchies, les élites, on pourrait dire « noblesse d’État », pensent avoir des droits supérieures par rapport aux règles sociales imposées au reste de la société, de la plèbe ! Ceci est profondément intériorisé par les cadres du PP. Il leur faut cependant, pour pouvoir exercer la liberté d’échapper aux lois, s’organiser dans un réseau de relations lié à l’appareil judiciaire et dans la sphère économique. C’est pourquoi, se considérer comme au dessus des lois oblige un investissement spécifique en temps d’occupation. Le PP constitue ce dispositif fait de réseaux, d’une multitude d’organisations plus ou moins secrètes, plus ou moins mafieuses, agissant sous des référentiels divers, parfois étatiques, para étatiques ou religieux (Opus Dei).

Autrement dit, contrairement au PSOE, qui entend faire de la politique à travers une vision spécifique des buts de l’action politique, par ailleurs parfois très discutable, le PP ne fait pas de politique. C’est pourquoi il n’a pas de programme politique ! Pas de regard sur l’avenir, pas de projet social et encore moins sur le type de société à construire en vue du bien être des espagnols. Son unique logiciel est la « réduction des déficits », autrement dit l’« austérité », mais surtout les « privatisations » ! Pourquoi ? Parce que c’est l’activité qui permet de s’enrichir, de faire des affaires. Avec la main mise sur l’argent public, c’est l’assurance de toucher des commissions dans des opérations immobilières ou financières. En Espagne cette activité, qui semble internationalisée, est appelée « corruption », en référence à la multitude de arrangements dans l’entre soit du « haut » par des moyens illicites, hors de tout emprise constitutionnelle, pour servir des intérêts privés à échelle régionale, locale et parfois mondiale. Elle est aussi au fondement d’un type de lien préférentiel avec la population dont l’imaginaire reste ancré dans la transmission du franquisme, tant il a été valorisé, notamment par l’église et, venant de divers secteurs de la société, continue de l’être.

Aux privatisations comme programme, le PP ajoute le leitmotiv « création d’emplois ». C’est son discours auto justificateur parce que dans une « bonne communication », c’est à dire démagogique et populiste, le gouvernement sait que cela touche directement les préoccupations des espagnols. Peut importe les résultats, il faut que les espagnols soient convaincus que des emplois vont se créer avec le duo, toujours répété, « réduction des déficit » et « privatisation ». Mais au gouvernement et chez les cadres du PP, personne ne sait vraiment ce qu’est un emploi et comment de gens peuvent et doivent vivre avec un emploi. Il suffit d’écouter les discours auto-satisfaits et enthousiastes des portes paroles du PP et du Président du gouvernement à l’annonce des chiffres du chômage qui aurait baissé au alentours de 23 %. Il s’agit d’emplois saisonniers, mais surtout, c’est un processus en cours depuis une quinzaine d’années en Espagne, d’emplois avec des contrats courts, sinon à l’heure : c’est la « flexibilité » à l’espagnole. Les contrats de travail de 15h dans la semaine, parfois moins, sont intégrés dans les chiffres du chômage comme « baisse ». Et les employeurs les proposent comme contrats renouvelables selon les besoins de l’entreprise. C’est pourquoi l’on trouve à foison des travailleurs jeunes qui disent « j’attends qu’on m’appelle ». Il attendent souvent plusieurs semaines sinon plusieurs mois. C’est le type d’emploi que le PP valorise comme résultat positif de son activité. En Espagne certains pensent même que l’on se dirige vers un marché du travail prenant la forme de celui des intermittents du spectacle en France. La création d’emplois en Espagne telle qu’elle est pensée et représentée chez les dirigeants du PP constitue une négation majeure de la notion d’emploi, témoignant d’une méconnaissance totale du travail. Plus encore l’idée de penser et élaborer un modèle économique leur est complètement étrangère.

Dans une configuration où les courants de droite et du centre droit se trouvent neutralisés par les héritiers de la vieille garde franquiste, l’émergence de « Ciudadanos » pourrait constituer le noyau d’un nouveau parti de droite qui semble s’absenter en Espagne, après décomposition et recomposition de certains secteurs du PP. Ceci est loin d’être joué. Rappelons que beaucoup des figures de cette formation émergente ont fréquenté la FAES de J. M. Aznar. Quant au PSOE et à Izquierda Unida, où domine le Parti communiste, l’aura qu’ils avaient acquise dans les années 1980 s’estompe. Présents dans la rédaction de la constitution et dans la « transition », les courants qui les composent ont été radicalement dénoncés par le « mouvement des indignés » formé à partir du 15 mai 2011. Jusqu’à ce moment clé, le système du bipartisme leur avait permis de résister face à des événements politiques majeurs où leur responsabilité étaient mis en cause, ou vécus comme « trahison » des engagements programmatiques basiques pris devant les électeurs. Le référendum sur l’entrée de l’Espagne dans l’OTAN lancé en mars 1986 par Felipe González après avoir obtenu la majorité absolue au parlement en constituera un premier test. En contradiction totale avec la politique extérieure préconisée par le PSOE, le gouvernement González appellera avec une partie de l’opposition – le CDS de Suárez et les nationalistes (basques et catalans) – à ne pas annuler l’entrée dans l’OTAN auparavant votée par la droite. Seul le Parti Communiste fera campagne pour l’annulation, accompagné par le mouvement syndical, CCOO (Comisiones Obreras) et UGT, lequel, abandonnant un temps ses prérogatives syndicales, tentera de se substituer au PSOE pour occuper un rôle politique en faveur de l’annulation. Fort des 52 % contre l’annulation et malgré 40 % d’abstention, 40 % des voix en faveur de l’annulation et près de 7 % de votes blancs, le PSOE remportera l’élection législative qui suivra !

Bien d’autres engagements n’ont pas été respectés. Un des plus récents a eu lieu en juin 2014, alors que le PSOE avait l’occasion de renouer avec sa doctrine républicaine de toujours, il vote la loi organique transmettant la couronne au fils de Juan Carlos 1 démissionnaire. Le coup de tonnerre sera rude à avaler pour tout ceux qui sont morts et se sont battus sous la bannière républicaine de 1931 à 1939. Il semble cependant que cette position n’a pas affecté l’influence politique du PSOE et n’a pas particulièrement favorisé la progression de Podemos. Les dirigeants socialistes ont expliqué que vu l’ancrage de la monarchie dans la société espagnole, une position contraire aurait été risquée à quelques mois des élections locales et surtout générales sur lesquelles le PSOE fonde l’espoir de revenir au pouvoir. De larges secteurs du PSOE, notamment à Madrid,ont donné une autre raison: la peur d’un coup d’État militaire! Ceci en dit long sur le climat néo franquiste qui règne dans ce pays, surtout dans une partie de la gauche, ceux qui ont participé aux luttes anti franquistes et leurs descendants, chez qui la mémoire de cette période sombre reste très vivace et nourrit des craintes justifiées par l’évolution de la droite espagnole. Le bien fondé de ces arguments mérite de toute façon un examen sérieux, car si la monarchie espagnole est faible institutionnellement, le rôle du Roi se limitant essentiellement à signer les « décrets lois » et que son coût budgétaire n’est pas toujours accepté, les différents corps de l’armée abritent encore de fortes continuités fascisantes. C’est en Catalogne que le projet républicain est le plus fort, lié à l’indépendance bien sûr, ce dont Podemos ne semble pas avoir pris la mesure. Avec 10 %, son score à l’élection régionale du 23 septembre le démontre. La démission de la secrétaire du Podemos en Catalogne invoquant l’incompréhension du catalanisme dans la direction du Parti souligne la difficulté de Podemos à s’inscrire dans des situations complexes. Le catalanisme en est une, mais on perçoit aussi l’hésitation de la direction à reprendre à son compte le projet d’une république espagnole.

Le futur de Podemos dépendra de sa capacité à résister au rouleau compresseur d’un bipartisme amplement aidé par celui des institutions politico médiatiques. Il a entraîné vers lui des intentions de vote venant du PSOE et de IU. Impliqués dans des affaires de corruption à Madrid et en Andalousie ces partis sont renvoyés dans le champs sociopolitique de la « Casta ». Quant aux défections du vote PP, elles profitent plutôt à Ciudadanos. Du coup Podemos se trouve contraint de modifier progressivement ses références idéologiques et ses propositions programmatiques. L’espace créé par la perte de confiance, tant vis à vis du PSOE que de IU, laisse un espace au centre qu’il espère occuper en célébrant le modèle suédois et en se posant en « vrai » social démocrate. Compte tenu de mes arguments, il y a peu de chances qu’il y réussisse. D’autant plus que le choix stratégique adopté par l’assemblée des cercles Podemos à Valence en 2014, avec une forte majorité à la liste conduite par Pablo Iglesias, face à celle emmenée par Pablo Echenique, donnant la priorité à un investissement national massif pour « gagner » les élections générales à eu des conséquences négatives sur la vie des cercles. Ceci était précisément un enjeu du débat avec Echenique sans doute à l’origine du départ de Juan Carlos Monedero, un des principaux fondateurs de Podemos. Occupés par le débat national central, les dirigeants n’ont pas perçus la nécessité de s’investir dans l’animation et l’organisation des cercles. Livrés à eux-mêmes, fragilisés par une expérience politique non encore affirmée, beaucoup de cercles ont fait l’objet d’opérations de reclassement en leur sein de militants venus d’autres horizons politiques. Il en a résulté une fragmentation telle que dans beaucoup de cercles Podemos des membres les ont quitté pour former des structures locales de Ciudadanos ou des plates formes aux sigles divers : « Ahora en commun », « Compromis », etc. Du coup, la question des candidatures communes traduit une dispersion qui complexifie gravement la situation de Podemos, sur laquelle vient se greffer maintenant le problème : que faire avec Izquierda Unida ? On connaît depuis longtemps des configurations analogues en France.

Ce qui précède montre à la fois les raisons du développement de Podemos et celles qui le ramènent progressivement aux alentours de 12 à 13 % lors des prochaines élections générales de Décembre. Comme je le signale plus haut, la plate forme constituée avec Podemos pour l’élection régionale en Catalogne n’a pas dépassé 10 %. Certes, faut-il tenir compte du contexte catalan contrôlé par les indépendantistes – Podemos s’est prononcé pour « le droit des catalans à décider » tout en se déclarant favorable à l’unité de l’Espagne, mais sans dire sous quelle forme –, cependant, la tendance semble se confirmer dans une série de sondages où l’on retrouve un étiage pas très éloigné de ce que peut réaliser en France le « Front de Gauche » dans ces meilleurs moments. Pour autant cela ne nous interdit pas de soutenir Podemos et de l’encourager dans son entreprise.

« La integración de los jóvenes salidos de la inmigración magrebí en Francia; Un modelo a seguir? Fundación “Tres Culturas”, Sevilla, Julio 2011

El tema que se me dio de tratar se refiere básicamente a la cuestión intercultural. A este respecto, el nombre de la fundación “Tres Culturas” me parece ser una propuesta muy interesante, diré incluso emblemático. He estado en Andalucía hace poco, para semana santa, a ver las procesiones. Pero había observado en muchos lugares, de Granada a Sevilla, de Córdoba a Ronda, etc., el anuncio “Tres Culturas”, poniendo en relieve una identidad en la cual parece afirmarse en el ámbito publico un sincretismo cultural. Esto me había interesado mucho y también me había interrogado. Sincretismo cultural, es decir, también histórica y social. Para el investigador en ciencia social que soy, se trata de una maravilla antropológica. Volveré de nuevo sobre este aspecto.
Este tema, sugerido por el título de mi intervención, se refiere a une problemática sobre la cual trabajo desde hace casi 15 años, y es un temas general centrado en la relación Estado y Sociedad, en un enfoque comparativo Magrebí-Europa y interdisciplinario. Los términos Inmigración e integración atormentaron mi vida profesional, y mis noches. Los términos acción pública y intervención social igualmente, porque formé trabajadores sociales especializados para la integración de los emigrantes. Para decirlo de manera distinta: se trata de examinar nuestra relación a la “alteridad”.

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« Túnez, ¿de qué revolución hablamos? », in Diagonal, Madrid, 18 febrero, 2011. Número 144

Recibimos desde hace varios días, con mucha razón sin duda alguna, consideraciones entusiastas sobre el movimiento social en Túnez. Aprovechemos nuestro placer, sobre todo de ver los presos políticos salir de las prisiones de Ben Ali. Sin embargo, bajo estos comentarios eufóricos, no sería necesario sobre todo dejarnos encerrar en el mar de comentarios de información. En realidad, y en todo rigor, conocemos bastante poco cosa sobre este movimiento social; bastante poco las cosas susceptibles de alimentar análisis para una comprensión fundada en ciencia social. La iteración de la palabra “revolución” constituye una clase de prescripción “main stream”. Decir esto expone obviamente a riesgo de no estar entendido, puesto que que se trataría que de una “revolución de jazmines”, como si era necesario que sea “agradable” con el fin de aparecer bajo el resplandor inventado de la “democracia”.

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« Mal-langues et globalisation », CREAD, Alger, 2001

La globalisation économique tend éminemment à transformer les approches de la fonction du langage dans les processus productifs. Fonctionau sens d’utilité, de moyen, parmi d’autres, pour optimiser les résultats – qui se mesurent en gain ou en perte de parts de marché rapportés au “cash flow” – dans les circuits de réalisation de la valeur. C’est à dire, pour réduire les coûts de sortie (“outputs”: la commercialisation), les coûts d’entrée (“inputs”: les informations fournies par le marché déterminant une production spécifique, des investissements pré-productifs: études de marché, innovations techniques, etc.) et ceux qui affectent l’unité de production proprement dite: le mésosegment de cet ensemble fonctionnel dont le produit final s’interprète à travers des mesures de valeurs. Celles-ci possèdent une variabilité dans le mouvement des formes qui les transportent et, en outre, valeurs et prix ne revoient pas à des référents naturels: la variabilité de la monnaie par exemple se rapporte soit à sa fonction, soit à sa forme ou à la pluralité de ses significations relatives aux ethos sociaux qui les produit, donc du langage. Ainsi le dollar et l’Euro, formes culturelles et langagières des mesures de valeurs, sont des “événements” de changements culturels qui traversent les champs de la fonction, du sens et de la forme. A travers elles et parce qu’elles effacent un bon nombre de formes historicisées de mesures de valeurs – les anciennes monnaies nationales – s’insinuent des catégories de pensée univoques.

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« Immigrés », in La France des années 68, Éditions Syllepse, Paris, 2008

Couv-La France-des-annees-1968

« Travailleurs français immigrés, même patron, même combat ! ». Bien que l’association « travailleurs » et « immigrés », même illustrée des termes « tous unis » ou « solidarité » ne domine pas dans l’expression publique du mouvement de 68 et ne semble pas avoir été accompagné d’activités importantes en mai et juin, la formule fait partie des thématiques de ce que l’on appelle maintenant l’« esprit de Mai 68 ». C’est dans ses prolongements, comme en bien d’autres domaines, dans les années 1970, que s’affirmeront la puissance symbolique de la formule et ses effets pratiques. Plus encore, bien qu’absente des murs et des banderoles, le mouvement de Mai 68 apparaît comme sa proclamation, confirmant en ce sens sa signification profonde, c’est-à-dire un moment singulier et saisissant, commencé bien avant, d’un processus de rupture avec les nationalismes des 19 e et 20 e siècles, avec leurs idéologies et les structures sociales qui en ont résulté. Processus de rupture marqué par un retour, tout en renouvelant sa forme et son contenu idéologique, à un internationalisme porté par les mouvements étudiants, depuis les mouvements de soutien aux luttes anticoloniales jusqu’à celles, anti-impérialistes, contre l’intervention américaine au Vietnam, en défense de la révolution cubaine ou en faveur du peuple palestinien…

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