Podemos et « social démocratie »

Où en est la revendication fondamentale de « République » en Espagne ? Qu’est-il entrepris pour la faire renaître et la développer? Beaucoup de mes collègues de Madrid évoquent la médiocrité sinon la nullité ou l’insignifiance intellectuelle de la classe politique dans un pays en panne d’intelligence sociale, de processus de civilisation des mœurs et des rapports sociaux ; ce n’est pas le seul où il en est ainsi. Je partage cette opinion, cependant l’observation me paraît insuffisante. Pour aller au delà, je reviens sur les questions récurrentes concernant Podemos, lequel semble échapper aux caractéristiques que j’évoque sur la classe politique ; j’aborde ensuite les processus actuels de fascisation des sociétés en Europe.

Il faut se rappeler que les partis socialistes d’aujourd’hui et d’hier n’ont jamais fait ce qu’il promettait et plus encore font le contraire avec constance ; mon père, syndicaliste non communiste devenu cheminot après la sortie de la guerre, me disait toujours « méfie toi des socialistes ! ». Un regard rétrospectif sur le mouvement communiste international montrerait des occurrences semblables. Dans le camp du « marxisme » et de la sociologie critique, évoquer cette « trahison !» est devenu un poncif dans l’évaluation de son activité historique, elle se vérifie en effet pleinement à travers sa dimension diachronique. L’histoire des « Partis socialistes », cette gauche nommée « social démocrate » par anachronisme historique, est marquée par ses tromperies successives. Par anachronisme historique, car on oublie que la terminologie « social démocrate » s’appliquait tout autant au Parti social démocrate allemand auquel Marx avait adhéré après avoir dissout la Ligue des Communistes, qu’au Parti Ouvrier Social Démocrate Russe formé à la fin du 19ème siècle. Ceux qui se réclament de Jaurès pour repenser aujourd’hui la « social démocratie » oublient tout autant qu’il était certes réformiste, mais réformiste marxiste ! Dire « Social-libéral », ou mieux encore « social capitaliste », définit mieux l’aboutissement présent des Partis Socialistes après avoir écarté Marx et commis abandons et renoncements auxquels ils nous ont habitué. Walter Benjamin dans ses Thèses sur le concept d’histoire notait, peu avant son suicide en 1940, que la « social-démocratie » a cessé d’être social démocrate en inaugurant ses reniements après avoir dissout toute l’énergie des forces révolutionnaires. Seul le parti allemand a conservé cette appellation, les autres ont gardé le substantif « socialiste » en l’accrochant à une orientation identifiée en « deuxième gauche », « troisième voie », « nouvelle gauche », « socialisme du XXIème siècle », etc.

Ainsi, cette perte de l’action qui s’occupe du commun comme dirait Hannah Arendt, s’explique-t-elle de façon fort simple ; d’une part, à travers les liens de dépendance tissés dans l’exercice du pouvoir d’État avec les catégories hautes de la société : la bourgeoisie. On appelait ainsi autrefois cette catégorie, elle continue cependant d’être une réalité sociologique fondamentale et un facteur inévitable de l’analyse socio-politique. C’est cette relation qui commande la reproduction des dirigeants socialistes sous hégémonie culturelle de la «bourgeoisie», un terme dont le sens sociologique et politique s’est perdu. D’origine ouvrière ou pas, ils sont animés par des aptitudes acquises qui les prédisposent à pactiser avec les catégories sociale hautes, lesquelles exercent envers eux une puissante fascination à travers la médiation d’une série d’artefacts dans un monde halluciné, livré à la métaphysique de l’argent : mode de vie, modernité, etc. D’autre part, la raison fondamentale ne renvoie pas à un refus conscient d’agir en faveur du commun de la majorité sociale salariée, maintenant 92 % de la population : c’est qu’ils ne savent pas faire autre chose! Ni même ne sont capables de penser qu’ils puissent faire autrement ! Ici se trouve l’explication de l’énigmatique formule « parti de gouvernement » utilisée par les Partis socialistes au moment de justifier, après avoir gagné une élection, l’abandon de leur programme de campagne en faveur d’une conduite « responsable des affaires ». Ils contribuent de ce fait au dépérissement de la démocratie comme possibilité toujours ouverte de faire autre chose et autrement.

Le phénomène Podemos (Lire ici), son surgissement si je puis dire comme effet retard du mouvement des indignés du 15M, se nourrit de cette incapacité du PSOE à formuler ou à reformuler et appliquer un projet de « gauche » identifiable face aux politiques défendues par les formations politiques de la « droite », dans un contexte où ces mêmes courants cherchent à abolir l’opposition droite/gauche héritée de l’histoire sociale et politique. Elle se décline couramment maintenant à l’américaine, entre « progressiste » et « conservateurs », moins clivante donc plus consensuelle, autrement dit dépouillée de son contenu foncièrement politique. Tout cela participe de cette invention très à la mode de l’extinction du clivage droite/gauche avec pour justification des formes concrètes en France et en Italie par exemple. Les projets politiques se formulent désormais avec des nuances autour d’un « centre » controuvé : dans l’État espagnol, PP et C’s sont de « centre droit » et le PSOE de centre gauche ! Unidos Podemos se trouve expulsé à l’« extrême gauche », ni « réaliste, ni pragmatique ni moderne, accablé de toute part de procès en disqualification ; notons que tout ceci se répète de façon entièrement identique contre le mouvement France Insoumise et Jean Luc Mélenchon en France. Le PSOE quant à lui est tenté de travailler à la révocation du clivage droite/gauche en empruntant de façon tortueuse le chemin de Tony Blair pour qui « La gestion de l’économie n’est ni de gauche ni de droite. Elle est bonne ou mauvaise… Ce qui compte, c’est ce qui marche ! ». Plus encore, poussé par Felipe Gonzales vers la grande coalition façon SPD, il ne manque pas de s’autoproclamer « parti de gouvernement », «  la gauche du réel, ancré dans le monde tel qu’il est ! ». En France, l’identité politique structurante de l’antagonisme droite/gauche a commencé à se dissoudre sous les sommations néolibérales dictées par l’Union Européenne et dans les « fronts républicains » sensés stopper la montée électorale du Front National : avec les résultats que l’on connaît.

Ce credo est une pensée réactionnaire par excellence ! Ce faisant, la coagulation politique au centre laisse à Unidos Podemos un espace politique à conquérir. Il a réhabilité l’évidence de l’irréductibilité du clivage droite/gauche par son actualisation théorique, comme chacun sait désormais, avec le concept de « peuple » construit en catégorie politique par Ernesto Laclau. Du coup, pour intensifier le discrédit, le « populisme » s’est invité dans l’espace public, dans la presse Main stream, dans les tertulias et commentaires de responsables politiques, afin de massacrer plus encore le projet politique de Podemos. Le « populisme » y est généralement confondu avec la « démagogie » dont on oublie qu’elle est la modalité par laquelle se mènent les campagnes politiques dans les démocraties. Néanmoins, dépourvue de solidité doctrinale jusque dans des champs prétendument intellectuels, les caricatures et anathèmes ne parviennent pas à démonter la crédibilité de l’opposition « haut/bas » ou « oligarchie/peuple » qui structure la société. « Droite-gauche » n’était pas une catégorie de pensée chez Marx ; pour lui, la contradiction fondamentale se résume à deux formules : « socialisme/capitalisme » et « prolétariat/bourgeoisie » ; dans le concept de « populisme » d’Ernesto Laclau et tel que développé par Podemos – Errejon et Iglesias – l’antinomie entre le bas et le haut, entre le peuple et les élites, n’est autre que la reprise aux conditions d’époque de ces formules. La notion de « peuple » n’est pas absente chez Marx, elle est orientée vers la question des « alliances », notamment avec la petite bourgeoisie paysanne. Aujourd’hui, le « prolétariat » c’est le « peuple » qui, constitué en « multitude » chère à Antonio Negri, regroupe l’ensemble des catégories sociales dominées.

Le débat entre Errejon et Iglesias se comprend peu si l’on se réfère au murmure assourdissant répandu par les Mass-médias à travers le pays ; leurs divergences ne sont pas stratégiques mais tactiques ; ils défendent le même programme. Ni radicaux ni extrémistes, les deux sont globalement réformistes : le pouvoir se gagne dans les urnes! Le programme d’union de la gauche porté par F. Mitterrand lors de l’élection présidentielle de 1981 en France, dont les nationalisations, était plus à « gauche » que celui de Podemos. Son projet politique est celui d’une « extrême social démocratie », un outil pour combattre les inégalités sociales et moraliser la vie politique et institutionnelle, dont le système judiciaire qui en a grand besoin ; c’est à dire, « une social démocratie qui n’aurait pas failli » (Lire ici). A vistalegrre 2 il s’agissait somme toute d’une controverse classique entre deux tendances, telle qu’elles ont toujours existé dans le mouvement ouvrier et socialiste, quant à la façon de gagner des soutiens populaires et de construire l’hégémonie culturelle.

Le dernier point mériterait sans doute de plus amples développements, il concerne les objections à propos de la thèse que j’ai soutenue dans une de mes conférences à Madrid, évoquant l’évolution vers des formes « fascistes » des régimes politiques en Europe et dans le monde. Je me limiterai à présenter ici quelques arguments préliminaires. On m’a reproché  d’exposer cette thèse devant un public d’étudiants et de profs dans un pays qui a connu la dictature. Je comprends que cela puisse déplaire de réfléchir sur la nature néo-franquiste de l’État espagnol, ni de montrer qu’Emmanuel Macron et Marine Le Pen en France sont séparés par des nuances minimes si l’on considère leur inclusion dans la recomposition des courants néo-libéraux français fondée sur des fins sociales et politiques de même nature. Tirer un simple trait d’égalité entre ces derniers serait bien sûr stupide, mais en faisant cette analyse j’entends identifier les processus politiques à l’œuvre dans la configuration où nous vivons. Cette perspective, fondée en science sociale, n’a pas déclenché un quelconque scandale, bien au contraire. En fait, je me suis référé au livre du collègue de l’Université de Valencia Antonio Mèndez Rubio intitulé FBI, Fascisme de Basse Intensité publié à La Voragine. Il ne s’agit pas d’une simple critique, maintenant classique, de la dictature du nouveau fascisme tecno-mercantil et de consommation, mais d’un mouvement de fonds dans l’ensemble politico économique international et diplomatique impulsé par l’activité fascisante du système financier.

Je ne reprends pas ici l’ensemble de ses arguments, néanmoins j’insiste sur sa position proche de la mienne et celle de Antonio Mèndez Rubio quant à la variété de configurations proto fascistes ou de Fascisme de Basse Intensité, de Erdogan à Rajoy-Felipe en passant par Macron et autres Trump. Je résume : jusqu’où les citoyens sont-ils disposés à accepter un régime politique autoritaire, despotique ou même totalitaire sans rôle directe de l’armée : c’est à dire une « démocratie » articulant conservatisme social, nationalisme étatique – national catholique espagnoliste dans l’Etat espagnol –, avec un demande sociale d’autorité et d’action brutale contre les libertés publiques, individuelles et collectives. Les politologues ont créé le néologisme « démocrature », en France Macron est baptisé Jupitérien ; quelques amis me conseillent d’utiliser plutôt à son sujet le terme « autoritaire » pour éviter l’écueil de la charge symbolique et historique du mot « fascisme ». Ayons toujours en tête le célèbre passage du roman de Ernest Hemingway Pour qui sonne le glas, « il y a beaucoup de fascistes dans ce pays, mais ils ne savent pas encore qu’ils le sont » ; de même pour ceux qui agissent, sans le savoir, selon des prémisses fascisants. Nous avons déjà eu ce débat il y a une quinzaine d’années ; à l’époque je m’accrochais au concept de « démo césarisme », quand mon collègue du département de Droit de l’Université Paris 8, H. Cubertafond, usait de la formule « démo despotisme ». C’était encore confus ; avec le concept de FBI on a désormais une caractérisation adéquate, juste et précise, des régimes émergents sur la base de la négation du clivage droite/gauche.

 

 

Islamisation et radicalisation des jeunes issus de l’immigration coloniale maghrébine : quelques repères

Disons le d’entrée, c’est l’histoire coloniales qui a fixé le cadre conceptuel des relations France/Maghreb et un ensemble de facteurs dont dépendent les rapports sociaux en France aujourd’hui. Cela a conduit à des formes singulières de mise en mouvement et d’apparition de populations, telles  les « circulations migratoires » coloniales et post coloniales, à présent « l’islamisation ». Appréhender le processus d’islamisation et les stratégies mises en œuvre par les jeunes issus de l’immigration coloniale maghrébine, oblige à saisir les processus historiques d’où provient la configuration d’aujourd’hui et les dispositions d’action incorporées par ces catégories.

Il faut revenir à l’histoire des parents. Après s’être arrachés au pays d’origine, ils ont construit un « projet migratoire » fixé sur le retour. Il sera stoppé par les enfants, ouvrant sur l’histoire singulière de leur intégration sous des modalités originales. Elle se forme avec l’incorporation de dispositions d’action stratégique dans un champ socio culturel et dans une conjoncture de crise où leur ont été transmises les normes de la société d’accueil, articulées à des éléments découlant du passé colonial et d’histoires antérieures. Pourtant, l’accusation d’une non intégration ne cessera de les poursuivre. Le procès qui leur est fait relève de ce fait social: bien que socialisés sur le sol français, ils vont faire l’objet d’un immense chantier visant à conformer leurs dispositions d’action en regard de la nouvelle donne économique installée depuis le milieu des années 1980. Une immense « chirurgie sociale », disait Abdelmalek Sayad. L’opération sociale voulues par les nouvelles politiques urbaines était d’en faire une génération « intégrée » mythique, une façon particulière de traiter un cas particulier de la reproduction sociale dans l’ordre économico-social, c’est à dire orientée vers l’ensemble des catégories populaires et ouvrières.

Dans ce cadre, le registre religieux sera surtout un « islam de bricolage », fondé sur le mélange culturel, notamment sur le plan langagier et les socialisations secondaires territorialisées, correspondant aussi aux ruptures adolescentes, nourrie de violences anti-institutionnelles et des bagarres du samedi soir. Dans ce contexte, la référence religieuse interviendra comme principe d’opposition installé dans un éclatement qui recoupe la fragmentation des individus, avec des sous-cultures, des sous-groupes, etc. L’histoire ne s’y transmet plus entre les générations: les pères n’expliquent plus ce que signifie le 17 octobre, ni leur rôle, celui des immigrations dans le développement économique français. Il ne se transmet plus d’histoires qui structuraient auparavant les dominés.

Les jeunes s’attribueront une identité musulmane sous des formes très diverses : le port du voile, le « hidjab », peut recouvrer d’autres dimensions de la vie sociale et d’autres pratiques que religieuses. Plus encore, il peut avoir une connotation en tant que « valeur » référée à des canons esthétiques ou de distinction. Les filles peuvent avoir recours au maquillage et être accompagnées d’amies non musulmanes portant le hidjab, par effet de mode ou pour faire « comme les copines ». On a donc eu affaire à une « islamisation » relative qu’il est faux de renvoyer à une cristallisation anti-occidentale. Dans la pluralité des formes sociales produites par la relation social/religieux, cette dernière est approximative et flexible. Non seulement les pratiques de religiosité s’y déclinent sous des modalités éclectiques, mais s’y agrègent des stratégies et pratiques de différenciation. La pratique religieuse est un recours qui varie selon le statut social, le mode de socialisation et les capitaux culturels des groupes qui s’en revendiquent. De ce point de vue, les comportements « ethniques », qui ethnicisent les rapports sociaux, sont souvent plutôt le fait de catégories sociales moyennes et moyennes hautes, car « faire de l’ethnique », c’est à dire cultiver des particularismes ethniques, est un luxe qui nécessite à la fois des moyens intellectuels et financiers. Par ailleurs, ces constructions identitaires se sont connectées à un « marché des identités » où les effets de mode sont transculturels à travers les « nouvelles technologies de la communication » ; par conséquent, les influences extérieures au Maghreb participent largement à ces constructions identitaires bricolées. C’est pourquoi les modalités d’appropriation des croyances et des pratiques religieuses peuvent se soumettre à une « transcendance absolue de Dieu » : l’on peut mourir pour Dieu et même mourir au delà de la raison donnée par Dieu, surtout quand pour certains militants islamistes celui-ci « se trompe » ou « a tort » ; de nouvelles interprétations viennent ainsi nourrir le radicalisme et la violence face aux transformations des modes de vie, de la reproduction sociale et de la reproduction de la force de travail.

L’islam des jeunes participe de cette grande transformation de la diffusion des idées dans l’espace monde. Le câblage universel, les réseaux Internet, la télévision où de nombreuses fatwas sont délivrées – la chaîne Al-Jazeera, très regardée en France, propose aussi une chaîne pour les enfants –, les réseaux transnationaux de solidarité, l’émergence d’intellectuels diasporiques, tout cela construit un Islam de plus en plus mondialisé par lequel transitent des pratiques et des comportements instrumentalisant l’Islam à des fins politiques et ses sponsors. Il y a un usage social de l’islamisation mais aussi des usages contradictoires. L’islam constitue un noyau dur toujours au cœur des retours d’histoire toujours présent dans les imaginaires. Pour désigner ou stigmatiser ces catégories sociales dans les quartiers, on pense toujours à l’Islam.

On a oublié que la colonisation a enfermé le Maghreb sous statut musulman. Les musulmans ont été enfermés dans les statuts d’indigènes puis dans le fameux deuxième collège. En ce domaine, la décolonisation du Maghreb n’est pas terminée, car l’intériorisation de l’appartenance religieuse s’est poursuivie et s’est même renforcée dans la résistance et dans le mouvement national. De ce fait, il n’existe plus aujourd’hui en Algérie – et au Maghreb – que des nationaux musulmans: hors société civile, la citoyenneté est prise sous statut musulman. Et d’ailleurs la colonisation a mondialisé cette contradiction qui demeure dans la violence du chaos au Moyen Orient. On ne répétera jamais assez que la colonisation a bloqué l’évolution des sociétés colonisées vers une émancipation civile et politique en les maintenant sous statut confessionnel et ethniques. L’enfermement dans le statut musulman rejaillit aujourd’hui. Il se prolonge à présent dans les imaginaires, relayé par les médias qui évoquent ainsi les « jeunes musulmans », les « jeunes d’origine musulmane » ou les « Français musulmans ». L’islamisation est donc largement en France un effet de retour colonial de cette assignation religieuse par le statut de colonisé incorporée au nationalisme et dans l’espace monde.

En fait, la perception de l’immigration comme musulmane est récente. Il ne faut pas faire d’anachronisme par islamisme rétroactif. Dans l’entre-deux-guerres, on relève peu de conflits relatifs aux pratiques vestimentaires et alimentaires, ni sur l’alcool et le tabac, voire sur la charcuterie, y compris dans les écoles: c’est le père qui donne l’exemple! Mais au Maghreb, l’islamisation a une signification nationaliste ; c’est surtout le mouvement national algérien qui a imposé le boycott du tabac et de l’alcool et rappelé la rigueur publique du ramadan après les indépendances. S’ensuivra une islamisation établie dans la désillusion nationale. A partir des années 1970, elle sera l’œuvre de jeunes convertis de la petite intelligentsia issue de l’immigration ou avec celle venue du Maghreb ou d’ailleurs, sinon parachutés. La période qui succède aux années 1970 sera donc une phase d’intériorisation des stigmates et des effets de marquage des jeunes issus des immigrations qui habitent dans les périphéries urbaines des métropoles. A ce titre, ils relèveront de l’ethnicisation d’espaces d’exclusion, s’ajoutant à l’enfermement religieux.

Il faut donc distinguer deux périodes : fin des années 1960 jusqu’en 1990, et depuis 1990. La première correspond à l’installation des enfants dans les bidonvilles. Les jeunes les jeunes issus de l’immigration coloniale maghrébine apprennent à y survivre. La scolarisation est vécue comme un échec. Parlent arabe devant des instituteurs qui peuvent être parfois d’anciens « pieds-noirs », ils intériorisent ces difficultés quotidiennes familiales et scolaires. Pourtant, c’est par un travail politique qu’ils vont s’orienter vers l’arrêt du projet de retour de leurs parents et revendiquer dans l’espace publique un statut de citoyenneté  nationale. A partir de 1968, au contact des organisations politiques et de certaines associations caritatives telle ATD-Quart monde, ils vont se « politiser » et porter la revendication du droit et au savoir. Ils demandent des moyens et des droits politiques. La « Marche pour l’égalité » de 1983, est menée dans cette perspective. La réponse de l’État sera dénoncée pour son caractère de redoublement des dispositifs coloniaux. Avec la « Politique de la Ville », l’État a organisé la sélection d’élites en leur sein, minimisant leur promotion aux niveaux subalternes des dispositifs « ville ». Les jeunes verront dans ces dispositifs une modalité nouvelle d’enfermement social. Plus encore, la mise en œuvre alimentera dans leurs rangs un fort ressentiment sur lequel s’est enclenché un processus progressif de désaffiliation qui connaîtra son apogée dans les années 1990.

Le processus commence en 1983. Pensés comme lieux de défoulement et d’épuisement de l’agressivité, les Maires vont, par exemple, encourager la création de clubs de boxe américaine. Leur était assigné en somme une fonction de maintient de l’ordre, tâche dont les animateurs de clubs étaient investis. C’est déjà la préfiguration des « grands frères » et des imams illustrant le problème de la recherche de l’encadrement endogène des jeunes qui sera la pratique constante de l’État et des Maires dans les communes. Quand les animateurs abandonneront les clubs pour ouvrir des mosquées, c’est au nom de ces mêmes objectifs que les Maires vont les soutenir. Nourris de convictions culturalistes très en vogue, vieille réminiscence de l’imaginaire colonial – il faut s’appuyer sur les valeurs dont seraient porteurs les catégories issues des colonies –, ils « pensent la pratique religieuse comme susceptible d’entraîner la sagesse et de maîtriser la violence des jeunes.

La seconde période correspond au début du désenchantement, de la déception, qui conduira à des formes concrètes de « fuite » et de désaffiliation. Les jeunes disent : « Ça suffit ». Non seulement ils considèrent n’être pas acceptés comme nationaux et que leurs droits déniés. Plus encore, ils estiment avoir été trompés par l’Etat. Alors que le chômage se développe – beaucoup d’enfants n’ont jamais vu leur père travailler –, les promesses ne sont pas tenues, surtout en regard des efforts qu’ils pensent avoir accomplis: « notre loyauté n’a pas été payés en retour » disent-ils. Du coup, nombre de jeunes vont troquer les jeans et leurs revendications politiques pour la gandoura et le prêche à la mosquée, comme le fera pour sa part la mascotte de la Marche pour l’égalité, Toumi Djaidja. La religion devient le moyen de survie et la revendication culturelle à connotation islamique un défi lancé en direction de la société laïque française ; les jeunes vont tenter de négocier leur statut et leur place dans une logique communautaire en tant que moyen de porter des revendications spécifiques.

1 – L’islamisation se produit donc dans une conjoncture où les jeunes s’orientent vers une logique de réparation ; une sorte de « dette coloniale » comme revanche sociale. Par rapport à leurs parents, la dette coloniale constitue une dépossession radicale. Ils y sont compromis par héritage, correspondant pour eux à un déficit de capitaux. Capital d’abord scolaire puisque leur insertion à l’école française ne pouvait bénéficier des acquis que le système colonial avait refusés à leurs parents. Carence en capital de nature pécuniaire, mesurée par rapport l’appropriation coloniale des surplus de valeurs produite par la société indigène. Déficit symbolique enfin, se traduisant dans leur vie quotidienne par une précarité potentielle sans cesse réactualisée dans la variété des stigmates dont ils étaient l’objet. En somme la dette coloniale s’apprécie par la distance qui sépare les jeunes de choix possiblement réalisables dans la société « d’accueil », mais réservés aux « nationaux ». Cela se prolonge aujourd’hui. Difficile dans ces conditions de leur faire admettre qu’il leur faut d’abord « se serrer la ceinture pour avoir plus ensuite » ! Le remboursement de la dette coloniale est un droit de propriété, comme l’est le droit social. La précarité les jeunes, non de façon raisonnée et consciente bien sûr, à rétablir par eux-mêmes ces capitaux qu’ils estiment leur être dus, une sorte de rattrapage, à leur yeux licite puisque comme ils le disent, « rien n’a été fait pour nous ». D’où des répercussions négatives sur le bien-fondé des normes collectives, dans la mesure surtout où elles ne cessent de contrecarrer leurs stratégies de reconstitution des « capitaux dus ».

2 – Les jeunes pratiquent un « exode symbolique ». Ils quittent mentalement et spirituellement la terre d’accueil pour faire exister autrement leurs affects dans une sorte de yo-yo symbolique entre l’ici et l’ailleurs. De cet ailleurs, les jeunes transportent ce qu’ils pensent connaître de leurs origines, notamment à travers la religion. Ils y transportent également la violence et une forme de radicalisation en France ; la congruence entre le type de socialisation reçue par les jeunes et l’islam commencera ainsi à agir pleinement. Ils ont été socialisés dans des contextes où la violence est présente et a acquis une légitimité. Plus encore, l’islam est fréquemment associé à la violence, notamment dans les médias qui projette une représentation violente de l’islam. Ils peuvent donc transférer leur violence dans l’Islam donnant forme à des pratiques que l’on nomme souvent, par contre sens « islam radical » ou « intégriste », or il s’agit d’abord d’un islam de distinction et d’affirmation d’identités fluides, dont la réalité s’éprouve dans la violence et l’investissant d’une promesse de reconnaissance sans se soucier de la normativité des actions face à la société légitime.

3 – La question qui se pose n’est pas celle de l’intégration ; les jeunes sont intégrés, mais dans la marginalité ! Autrement dit dans des rapports sociaux inégaux. La violence s’inscrit dans ce rapport et ses formes matérielles en dépendent. Intégrés ils le sont dans leurs pratiques stratégiques qui mobilisent la valorisation comme paradigme de l’économie des pratiques dont l’objet est d’abord de produire des « valeurs » : lutte pour les capitaux, hiérarchie et différenciation sociale, prestige individuel, etc. Les pratiques de religiosité et leur utilisation correspondent à ces pratiques de valorisation et de distinction dans l’espace social.

4 – A partir des années 1990 s’ouvre un nouvel enfermement lié à des continuités d’État sous dépendance d’un mouvement générationnel de plus longue durée, inscrit dans le processus de « classe moyennisation » commencé dès la fin du XIXe siècle ; d’un « bloc historique » pour parler comme Karl Mannheim. Mai 1968 en fut le révélateur singulier et le moment d’irruption d’une élite sociale et politique, exécutant son projet historique. Ce projet, déclarant obsolète la vieille « Éducation populaire » où s’étaient formés les générations précédentes, y compris en partie les jeunes issus de l’immigration, détruisait en même temps le filet associatif fondé sur les pratiques de solidarité et les formes antérieures de régulation. Elle confortait du coup ceux qui, au sein de la hiérarchie politico étatique, avaient intérêts à faire vivre ainsi la « deuxième génération » : création de corps d’encadrement nouveaux et plus spécialisés, technologie sociale etc. Étrangers aux continuités d’État de longue durée, venant disputer la prépondérance du mouvement générationnel de 1968, les jeunes issus de l’immigration coloniale s’y sont asphyxiés. Ils n’ont eu d’autre choix que l’instrumentalisation par la génération intellectuelle issue de 1968 ou le repli communautaire. L’injonction « intégrer-vous ! », résultait donc d’un projet étatique qui a encouragé une déconnexion partielle avec l’autre partie de la jeunesse ouvrière. L’État mobilisera cet aspect de façon massive dans les dispositifs de politiques publiques, pour interdire toute trans-croissance du mouvement « beur ». Et dans cette compétition inégale le mouvement générationnel balbutiant va être déconstruit pour être reproposé en mouvement de la « deuxième génération » à « intégrer » ! Rupture fabriquée par l’État, prolongée en une balkanisation, une atomisation des jeunes et la sélection en leur sein d’élites attachées à l’État. Ce dernier a introduit une concurrence avec des structures associatives directement crées par les préfectures. Rupture fabriquée donc par un travail de l’État émanant d’une option – adaptation à la mondialisation – qui a concentré la question sociale dans les quartiers d’urbanisation prolétaire de la ville. Elle a entraîné la dispersion des jeunes et la déconstruction de la dynamique d’un mouvement prenant sa source dans une sorte de catégorie-classe en formation et nourri des conflits entre différentes générations d’expériences militantes.

5 – Le rapport que les jeunes issus de l’immigration entretiennent avec ceux qui cultivent, ou pas, un particularisme sémite, est inédit. Il ne se calque pas sur l’antisémitisme traditionnel, christologique, qui a entraîné les pogroms et servi de support au génocide. Cet antisémitisme là n’a pas existé dans les sociétés du Maghreb où les Juifs berbères de culture arabe et les berbères musulmans dans des villages du sud algérien pouvaient même être frères ou sœurs de lait. Cela ne signifie pas que les rapports sociaux n’étaient pas nourris par des conflits entretenu sous un cadre religieux auto justificateur. Les rapports complexes entre juifs et musulmans en Andalousie d’avant la reconquête sont d’abord à référer aux hiérarchies communautaires et aux intérêts qu’embrassent en leurs sein les catégories dominantes. En Algérie, les juifs porteront les stigmates sociaux et ethniques, tant par rapport aux « européens » qu’aux musulmans, résultant de la séparation. Cette séparation proprement coloniale a duré jusqu’à la fin et s’est installée définitivement à partir de 1947 lors de la discussion sur le statut de l’Algérie. On trouvera à la fois une familiarité dans le travail et, ce qui a toujours existé, une différence d’habitat. Dans la journée, les « indigènes », les juifs et les européens peuvent être mélangés dans le travail mais pas dans l’habitat. Cette séparation correspond à la division entre coloniaux, auxquels les juifs sont assimilés, surtout après 1950 quand il seront appelés indistinctement et paradoxalement « pieds noirs » et algériens, séparation en tout cas caractéristique de représentations subordonnant les populations sous statut confessionnel.

Aujourd’hui on assiste à la construction d’un nouveau type de rapport, de nature inter ethnique, dont ne rend pas compte historiquement et conceptuellement la notion d’antisémitisme. C’est une situation nouvelle du point des relation inter ethniques qui trouvent d’abord ses racines dans le conflit israélo palestinien. Vivement ressenti par les jeunes des banlieues françaises, cette configuration a joué un rôle dans leur parcours d’islamisation. Elle se cumule avec la profondeur de la discrimination coloniale qui se prolonge aujourd’hui avec une frustration maximale, frappant notamment la petite intelligentsia qui se rend compte de l’inégalité : l’islamisation d’aujourd’hui renvoie au ressentiment et à la frustration produite par cet enchaînement d’enfermements, maximisé par l’histoire ancienne et récente, jusqu’à devenir une source psychologique interne de la violence.

Aujourd’hui, l’évolution d’un certain nombre de ces jeunes issus de l’immigration coloniale maghrébine vers le radicalisme islamiste sous sa forme terroriste est contingente à l’apparition de Daesh. Elle constitue au début une opportunité pour sortir de l’enchaînement des enfermements qu’ils vivent. Il n’y aurait pas eu de « terrorisme djihadiste » si Daesh ne s’était construit dans le contexte de désarticulation des États du Moyen Orient suite aux guerres occidentales ! Le phénomène, avec ses pratiques kamikazes, est purement Syrien. Il n’est pas français ; il n’advient qu’à partir des techniques d’embrigadement et de manipulation mentale propres à Daesh. Sans cette contingence, le processus d’islamisation comme sortie de l’enfermement historique de ces jeunes issus de l’immigration coloniale, suivi par des cohortes de jeunes convertis, aurait connu en France et en Europe d’autres développements : formes exacerbées de délinquance, mafias, etc. Mais avec elle se sont ces deux formes qui vont désormais se conjuguer !

Le phénomène Podemos : Du rêve à la réalité

L’interrogation « pourquoi un mouvement de type Podemos ne s’est-il pas développé en France ? » occupe nombre de commentaires et d’analyses. Ils fournissent assurément des pistes de réflexion et des tentatives de réponse fécondes quant à la situation dans l’hexagone. Or, j’étudie la société espagnole depuis plusieurs années et je suis frappé par le fait que l’on ne renvoie que très rarement au contexte sociopolitique espagnol. La comparaison entre les deux pays, plus précisément entre les histoires politico-sociales respectives qui les ont marqués pendant les quarante dernières années, permettrait de mieux comprendre, non seulement pourquoi un tel mouvement n’apparaît pas en France, mais aussi quelles sont les causes du surgissement de Podemos en Espagne et comment il a pu acquérir une influence telle que le paysage politique espagnol s’en est trouvé transformé suite aux dernières élections locales. Elle montre en même temps que ce qui semble apparaître comme une exception en Europe – distincte de celle de Syriza en Grèce – a créé en France des illusions injustifiées quant à son avenir. Si l’expérience « Front de Gauche » en France se différencie de Podemos par bien des aspects, la capacité de ce dernier à changer radicalement les orientations politiques en Espagne ne sont pas supérieures à celle du Front de Gauche. On doit cependant mettre à son crédit d’avoir changer de façon significative une configuration politique fossilisée par le bipartisme PSOE-PP. C’est l’ensemble de cette problématique que je voudrai montrer succinctement dans ce qui suit.

En regard de la situation française où l’espace politique de la contestation « anti système » est occupé par le FN résultant d’un processus d’implantation long relié à toute une série d’avatars historiques, il n’existe pas en Espagne de parti d’extrême droite autonome. L’extrême droite espagnole issue du franquisme s’est organisée à l’intérieur du Parti Populaire souvent présenté comme un parti de droite classique. Plus encore, elle n’y est pas isolée mais occupe de fortes positions d’influence et de pouvoir dans les institutions politiques et à tous les niveaux de l’appareil d’État. Cette physionomie fait suite, au moment de la chute du régime franquiste, à l’agencement d’une série de facteurs dont l’articulation a favorisé des continuités sociales, politiques et religieuses dans une procédure dite de « transition », encore appelée aujourd’hui « démocratique ». Les « pactes » conclus à l’époque, dont le célèbre « pacte de la Moncloa », en ont formé la technologie. Pour le comprendre, il faut examiner trois ordres de médiation institutionnelle à partir desquels s’est construit le mythe de la « transition démocratique » : le rôle de l’héritier du généralissime, Juan Carlos 1, c’est à dire en mandataire des différents corps de l’armée et des plus hautes personnalités de l’État, celui de la bourgeoisie moderniste, formée dans le giron franquiste et en grande partie regroupée au sein de l’Opus Dei, enfin celui de la « Conférence épiscopale », sorte de gouvernement de la hiérarchie catholique constitué d’évêques et de cardinaux. Gardien du temple franquiste, ils ont notamment la tâche de préserver coûte que coûte l’idéologie du « national catholicisme » au fondement d’une conception totalitaire de l’unité de l’« État espagnol ». Appliquée sous le franquiste, on sait aujourd’hui que la réalité socio historique de la péninsule la rend illusoire.

Ceci n’a pas encore été entièrement analysé ni documenté. La principale raison de cette carence procède précisément de l’ancrage profond du mythe de la « transition démocratique » dans la société espagnole. Il a conduit à des formes d’auto censure assez inédites dans les milieux politiques et jusqu’aux intellectuels. Sans aller trop loin, je voudrai mentionner quelques repères socio-historiques afin de permettre une meilleure compréhension de l’ascension de « Podemos » et surtout de son avenir.

Le premier élément renvoie aux causes du changement de régime politique espagnol. Le passage d’une période à l’autre ne survient pas, comme on le pense trop souvent, avec la mort de Francisco Franco en tant que telle, celle-ci est presque anecdotique face au dessein post franquiste qui se construisait en arrière plan dans les différentes strates du pouvoir depuis la fin des années 1960. La mort du caudillo ne fera que précipiter le processus en cours . Il est conduit par le patronat moderniste contre d’autres catégories sociales, notamment terriennes, là où sont localisées et enracinées les anciennes formes hiérarchiques, de la noblesse et des propriétaires fonciers ou agrariens jusqu’aux paysans sans terre. Notons que ces catégories seront un enjeu fort au moment de la constitution des pactes à partir de 1976. Ne pouvant résister au processus en train de s’opérer, il s’agira pour elles de conserver leurs acquis économiques, politiques et sociaux  : fortunes amassées antérieurement grâce à leur domination sur l’exploitation des terres, élevage, agriculture, etc., jusque là garantis par l’État franquiste et appuyés par l’église catholique. Contraints d’entrer dans l’après franquisme, elles réussiront à sauver l’essentiel. Parmi d’autres exemples, images et fêtes religieuses, la Duchesse de Alva en est un cas concret. Bien qu’elle ait dû fréquemment faire face aux revendications des paysans-ouvriers en charge de l’exploitation de ses propriétés agricoles, elle continue d’être adulée en Andalousie après son décès en 2014. Plus titrée que Juan Carlos, elle avait entre ses mains une des plus grandes fortunes espagnoles maintenant distribuée par héritage aux enfants. De ce point de vue le changement de régime a consacré de solides continuités agrariennes et hiérarchiques en Andalousie, Estrémadure et Castille-la Manche, ainsi que dans l’ensemble du peuple plébéien. S’y affirme la croyance en un ordre naturel, monarchique et papiste, célébré comme il se doit. Mais plus encore, cette mystique de la différence sociale, de sa « naturalité », se superpose à des ordres profanes singuliers produits par l’envahissement des « chroniques sociales ». Ainsi nommées, elles alimentent une fascination des « gens ordinaires » envers la richesse réservée aux « gens d’en haut » et à ceux de condition modeste « sortis du rang ». Ces opérations de distinction sociale occupent la vie quotidienne des espagnols comme une sorte de dérivatif face à la désespérance de la quotidienneté qui opère un gigantesque détournement de la « capacité créatrice » et entretient la conservation sociale.

La région de Valence, par sa position en bord de mer notamment, s’insérera plus particulièrement dans l’industrie de la construction et du tourisme. Un processus qui se développera sur toute la côte Méditerranée, de la Costa Brava jusqu’à la Costa del Sol. C’est là que l’on trouvera de nouvelles catégories d’entrepreneurs, peu professionnalisés et entretenant des relations douteuses avec divers secteurs de la finance et les réseaux mafieux. Ils ont aussi leur origine dans les territoires marocains de Melilla et Ceuta. Mort en 2004, l’ancien Maire de Marbella les associera à ces « affaires », soutenu par un personnel politique regroupé dans son inoubliable parti éponyme, le GIL, « Groupe Indépendant Libéral ». Rappelons que Jésus Gil a été condamné pour ses frasques dans les années 1960, amnistié et « pardonné » par Franco en 1969. Son cas illustre le profil des dynasties familiales constituées et installées dans la région Autonome de Valence et jusqu’aux provinces méditerranéennes de l’Andalousie. Produits de continuités et de pratiques héritées commencées sous le franquisme, tous ces réseaux administrés par des caciques locaux se trouvent impliqués dans les « affaires », dites de « corruption » dont on parle tant aujourd’hui.

C’est en remontant vers le nord, dans les régions industrialisées, du sud de Madrid aux régions du nord, jusqu’aux Asturies, en Galice ou en Catalogne, que le Mezzogiorno espagnol favorisera l’éclosion d’un bourgeoisie industrielle qui, enfermée dans un marché national aux débouchés limités, œuvrera dans les années 1970 à ouvrir l’Espagne au marché européen et aux avantages, subventions et autres, d’une Europe en train de se construire. Cette catégorie sera au cœur de l’élaboration du projet politique post franquiste sous les auspices de l’Opus Dei, une sorte de secte anticommuniste, à l’instar des réseaux Gladio créés par la CIA américaine dans les années 1940. Liée au Vatican, son rôle est de faire accéder ses membres, à l’aide de sélections et de formations spécifiques, à toutes les positions de contrôle des différents pouvoirs dans le monde, En Espagne, son objectif est de promouvoir le « national catholicisme », de lutter contre les sédiments « répuplicano marxistes » de la guerre civile et d’impulser les règles du libéralisme économique. Très implanté et très actif au plus haut niveau et chez les élites modernisatrices espagnoles, l’endoctrinement diffusé par l’Opus Dei se complète maintenant d’apprentissages plus techniques dispensés par la FAES (Fundación para el Análisis y los Estudios Sociales) créé par l’ancien Président J. M. Aznar pour fournir les cadres du PP.

Pour réaliser la perspective post franquiste, c’est tout un personnel politique, économique et idéologique représentant ces catégories qui se mobilisera, composé pour la plupart de « dignitaires » franquistes regroupés d’abord dans l’UCD d’Adolfo Suárez, lui même membre de l’Opus, puis dans l’« Alliance Populaire » de Manuel Fraga qui l’absorbera progressivement pour former le Parti Populaire (PP) au pouvoir aujourd’hui. Pour ce faire et afin d’assurer la médiation avec le haut commandement militaire, il aura été nécessaire que le passage de témoin de la dictature franquiste à la « transition démocratique » se fasse sous le consentement du « dauphin » Juan Carlos, dont le positionnement pendant cette période a été hésitant et fluctuant. La manœuvre de l’ancien colonel de la « Guardia Civil » Antonio Tejero le 23 février 1981 a permis de construire le mythe d’un « Roi » près à tout pour faire entrer l’Espagne dans la transition et ainsi de consolider son trône en faisant accepter la constitution de 1978 par l’ensemble des secteurs sociaux et institutionnels et par les franquistes reconvertis.

Une des singularités de cette période provient du fait que les directions des groupements de gauche revenues de leur exil en Europe, Parti Communiste (PCE), Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), celles des syndicats, Commissions ouvrières (CCOO) et Union générale des travailleurs (UGT), on entérinées un dispositif constitutionnel qui, par biens des aspects, paraît à présent instaurer un simulacre de démocratie : une loi électorale instaurant le bipartisme, une conception désuète de l’unité espagnole héritée de la dictature, dépassée par les régionalismes et les nationalismes, surtout au Pays Basque et en Catalogne, reconduction des corps institutionnels (armée, guardia civil, justice, etc.). Les personnels qui opéraient au service des gouvernements franquistes n’ont pas été dissous et la presse aux ordres du généralissime (ABC, La Razón, etc) a été reconduite. Et si la transition prévue pour dix ans a officiellement débutée en 1977, personne ne sait maintenant si elle est achevée, quant, à partir de quel événement. Elle a au contraire abouti à une configuration néo-franquiste: un franquisme modernisé sous une démocratie artificieuse. Autrement dit, la question de la « transition » reste posée remettant en jeu les complications et les impasses constitutionnelles.

Approuvée après 8 mois de tractations centrées sur la préservation des privilèges des uns et des autres, et après les 37 années où elle fut appliquée, la constitution de 1978 n’a subi aucun changement ni amendement, excepté celui adopté sur l’initiative du PP en consensus avec le PSOE, portant sur l’article 135 qui plafonne le déficit de l’Etat à 3 %. Concernant cette constitution, avec ses relents centralisateurs franquistes, le mot réforme est un tabou, sauf si elle peut profiter au PP. Celui-ci voudrait par exemple transformer le processus électoral à tous les niveaux de l’organisation politico-institutionnelle – l’exercice du droit du souveraineté du peuple – sur un mode de compétition sportive à un seul tour entre des formations partidaires sélectionnées et accrédités selon les termes de la fameuse « loi des partis » ; celui qui arrive en tête a gagné ! Il se voit ainsi remettre, comme trophée, les clés du pouvoir avec une majorité parlementaire absolue. 30 % des voies, par exemple, permettrait au vainqueur de gouverner tranquillement selon ses propres désirs, ses propres conceptions idéologiques et représentations sociales et culturelles. La notion d’alliance entre parti pour constituer une majorité serait non seulement exclue mais interdite. Ainsi se découvre l’héritage du moule totalitaire dans lequel les cadres du PP sont formés.

Plus encore, sous le gouvernement du PP, avant sous celui du PSOE de Felipe González – confère ici l’action de l’État contre les régionalismes, le terrorisme d’État, etc. –, censure, pressions, chantage, et d’autres formes de réduction de la liberté d’expression, notamment pénales, sont courants. La loi dite « mordaza » par l’opposition, officiellement nommée « loi de sécurité citoyenne », entrée en vigueur fin juin 2015, approuvé par le seul PP, témoigne d’une résurgence des mœurs phalangistes des années 1940. Durement vécu par certaines catégories qui en ont fait l’amère expérience pendant cette période, mais plus encore dans les jeunes générations, ces sortes de retour au passé a en grande partie participé au déclenchement le 15 mai 2011 d’un mouvement générationnel sur un mode spécifique d’expérience et de pensée. Dans un même espace social, en continuité historique, il a permis à ces catégories de jeunes de s’inscrire dans les séries diachroniques qui ont jalonné l’Espagne sur la longue durée. Par sa contemporanéité, le 15M a constitué un événement fondateur qui a conditionné les engagements et les activités ultérieurs : las « mareas » (marches citoyennes sur toute une série de thème, santé, ‘éducation, etc.), le mouvement contre les expulsions de logement, jusqu’à la création de Podemos. Il a bénéficié aussi de la désagrégation grandissante de la main mise de l’église sur les consciences ; bien que cette dernière soit encore la principale source d’inspiration du Parti Populaire, accessoirement du PSOE et des petites formations régionalistes, notamment sur les questions de l’avortement et de l’éducation.

Plus encore, les positions de pouvoir du bipartisme et ses pratiques ont profité considérablement à l’émergence de Podemos ; un bipartisme ancré sur des intérêts réciproques, permettant aux partis politiques majoritaires (Parti Populaire et PSOE) d’accéder aux fonds publics et de les utiliser à leur gré ; d’où la multitude des affaires de corruption qui ont été mises sur la place publique au prix d’un travail acharné de réseaux de magistrats et de policiers s’inscrivant dans la perspective d’un État de droit restant à construire. Encore très minoritaires et face aux entraves d’une justice politisée, habituée par transmission générationnelle à user des méthodes de l’ancien régime, ils peinent actuellement à faire aboutir des affaires instruites depuis plus de 15 ans devant les tribunaux. On est en présence de la « casta» dénoncée par Podemos ! Du moins de sa partie politique. Est visé également l’ensemble des états-majors du secteur économique à laquelle elle est en partie liée. Rappelons que cette approche, dénoncée ici ou là comme populisme, n’a rien de commun avec le populisme démagogique pratiqué par la droite ou la gauche. Pour Podemos, l’opposition entre le haut et le bas se réfère à un populisme comme catégorie politique. Théorisée par Ernesto Laclau s’inspirant des thèses de A. Gramsci sur l’hégémonie culturelle, l’orientation a nourrit la réflexion politique de toute une génération d’intellectuels formés dans les universités espagnoles en science politique et en communication, particulièrement dans la principale d’entre elles, l’Université Complutense de Madrid, d’où est sortie la majorité des dirigeants actuels de Podemos.

En l’absence d’une droite classique politiquement identifiable car toute investie de concert avec l’extrême droite dans les affaires de l’Etat et dans ses affaires propres, Podemos a pu trouver un espace en s’appuyant sur cette particularité espagnole. Avec un taux de chômage « officiel » aux environs de 24 % – ce chiffre ne tient pas compte évidemment des sans emplois sans ressources qui ne se déclarent plus – le ressentiment de larges secteurs de « ceux d’en bas » face à l’enrichissement ostentatoire de « ceux d’en haut » a profité au développement de Podemos et lui a permis d’échapper un temps aux opération de récupération, par le dénigrement, venant du système politico-économique et médiatique. Cette configuration est en train de changer. Le paysage politique prévalant se craquelle, laissant apparaître ce que les espagnols appellent les « partis émergents ». Toutefois, compte tenu de tout cela en arrière plan, le futur de Podemos est conditionné par la nature des partis qui monopolisent la vie publique – le bipartisme – et le type de lien qu’entretiennent les partis qui le composent , PP et PSOE, avec la population.

Ma thèse est que la société espagnole dans sa grande majorité n’en a pas encore terminé avec le franquisme et son histoire passée. La « transition » sensée conduire un projet post franquisme s’est transformé en régime néo franquiste sous la férule du Parti Populaire. De ce point de vue l’Espagne est peu connue. Beaucoup croient la connaître au travers des activités touristiques de la multitude des visiteur étrangers. En Espagne tout tend à se transformer en activité touristique, non seulement les fêtes locales dont beaucoup bénéficient d’une large promotion hors de l’Espagne – toros, flamenco, etc. – jusqu’aux rituels religieux : les processions de la semaine sainte ou de gloria comme celle de la « Virgen del Rocio » dans la région de Huelva. Or elles alimentent et développent un imaginaire totalement erroné de la société espagnole.

Il faut comprendre ce qui est appelé « Parti Populaire ». Ce n’est pas un parti politique ! Il s’agit d’une organisation néo franquisste qui fonctionne selon les codes de référence valorisés dans la période antérieure. Comme dans les anciennes monarchies, les élites, on pourrait dire « noblesse d’État », pensent avoir des droits supérieures par rapport aux règles sociales imposées au reste de la société, de la plèbe ! Ceci est profondément intériorisé par les cadres du PP. Il leur faut cependant, pour pouvoir exercer la liberté d’échapper aux lois, s’organiser dans un réseau de relations lié à l’appareil judiciaire et dans la sphère économique. C’est pourquoi, se considérer comme au dessus des lois oblige un investissement spécifique en temps d’occupation. Le PP constitue ce dispositif fait de réseaux, d’une multitude d’organisations plus ou moins secrètes, plus ou moins mafieuses, agissant sous des référentiels divers, parfois étatiques, para étatiques ou religieux (Opus Dei).

Autrement dit, contrairement au PSOE, qui entend faire de la politique à travers une vision spécifique des buts de l’action politique, par ailleurs parfois très discutable, le PP ne fait pas de politique. C’est pourquoi il n’a pas de programme politique ! Pas de regard sur l’avenir, pas de projet social et encore moins sur le type de société à construire en vue du bien être des espagnols. Son unique logiciel est la « réduction des déficits », autrement dit l’« austérité », mais surtout les « privatisations » ! Pourquoi ? Parce que c’est l’activité qui permet de s’enrichir, de faire des affaires. Avec la main mise sur l’argent public, c’est l’assurance de toucher des commissions dans des opérations immobilières ou financières. En Espagne cette activité, qui semble internationalisée, est appelée « corruption », en référence à la multitude de arrangements dans l’entre soit du « haut » par des moyens illicites, hors de tout emprise constitutionnelle, pour servir des intérêts privés à échelle régionale, locale et parfois mondiale. Elle est aussi au fondement d’un type de lien préférentiel avec la population dont l’imaginaire reste ancré dans la transmission du franquisme, tant il a été valorisé, notamment par l’église et, venant de divers secteurs de la société, continue de l’être.

Aux privatisations comme programme, le PP ajoute le leitmotiv « création d’emplois ». C’est son discours auto justificateur parce que dans une « bonne communication », c’est à dire démagogique et populiste, le gouvernement sait que cela touche directement les préoccupations des espagnols. Peut importe les résultats, il faut que les espagnols soient convaincus que des emplois vont se créer avec le duo, toujours répété, « réduction des déficit » et « privatisation ». Mais au gouvernement et chez les cadres du PP, personne ne sait vraiment ce qu’est un emploi et comment de gens peuvent et doivent vivre avec un emploi. Il suffit d’écouter les discours auto-satisfaits et enthousiastes des portes paroles du PP et du Président du gouvernement à l’annonce des chiffres du chômage qui aurait baissé au alentours de 23 %. Il s’agit d’emplois saisonniers, mais surtout, c’est un processus en cours depuis une quinzaine d’années en Espagne, d’emplois avec des contrats courts, sinon à l’heure : c’est la « flexibilité » à l’espagnole. Les contrats de travail de 15h dans la semaine, parfois moins, sont intégrés dans les chiffres du chômage comme « baisse ». Et les employeurs les proposent comme contrats renouvelables selon les besoins de l’entreprise. C’est pourquoi l’on trouve à foison des travailleurs jeunes qui disent « j’attends qu’on m’appelle ». Il attendent souvent plusieurs semaines sinon plusieurs mois. C’est le type d’emploi que le PP valorise comme résultat positif de son activité. En Espagne certains pensent même que l’on se dirige vers un marché du travail prenant la forme de celui des intermittents du spectacle en France. La création d’emplois en Espagne telle qu’elle est pensée et représentée chez les dirigeants du PP constitue une négation majeure de la notion d’emploi, témoignant d’une méconnaissance totale du travail. Plus encore l’idée de penser et élaborer un modèle économique leur est complètement étrangère.

Dans une configuration où les courants de droite et du centre droit se trouvent neutralisés par les héritiers de la vieille garde franquiste, l’émergence de « Ciudadanos » pourrait constituer le noyau d’un nouveau parti de droite qui semble s’absenter en Espagne, après décomposition et recomposition de certains secteurs du PP. Ceci est loin d’être joué. Rappelons que beaucoup des figures de cette formation émergente ont fréquenté la FAES de J. M. Aznar. Quant au PSOE et à Izquierda Unida, où domine le Parti communiste, l’aura qu’ils avaient acquise dans les années 1980 s’estompe. Présents dans la rédaction de la constitution et dans la « transition », les courants qui les composent ont été radicalement dénoncés par le « mouvement des indignés » formé à partir du 15 mai 2011. Jusqu’à ce moment clé, le système du bipartisme leur avait permis de résister face à des événements politiques majeurs où leur responsabilité étaient mis en cause, ou vécus comme « trahison » des engagements programmatiques basiques pris devant les électeurs. Le référendum sur l’entrée de l’Espagne dans l’OTAN lancé en mars 1986 par Felipe González après avoir obtenu la majorité absolue au parlement en constituera un premier test. En contradiction totale avec la politique extérieure préconisée par le PSOE, le gouvernement González appellera avec une partie de l’opposition – le CDS de Suárez et les nationalistes (basques et catalans) – à ne pas annuler l’entrée dans l’OTAN auparavant votée par la droite. Seul le Parti Communiste fera campagne pour l’annulation, accompagné par le mouvement syndical, CCOO (Comisiones Obreras) et UGT, lequel, abandonnant un temps ses prérogatives syndicales, tentera de se substituer au PSOE pour occuper un rôle politique en faveur de l’annulation. Fort des 52 % contre l’annulation et malgré 40 % d’abstention, 40 % des voix en faveur de l’annulation et près de 7 % de votes blancs, le PSOE remportera l’élection législative qui suivra !

Bien d’autres engagements n’ont pas été respectés. Un des plus récents a eu lieu en juin 2014, alors que le PSOE avait l’occasion de renouer avec sa doctrine républicaine de toujours, il vote la loi organique transmettant la couronne au fils de Juan Carlos 1 démissionnaire. Le coup de tonnerre sera rude à avaler pour tout ceux qui sont morts et se sont battus sous la bannière républicaine de 1931 à 1939. Il semble cependant que cette position n’a pas affecté l’influence politique du PSOE et n’a pas particulièrement favorisé la progression de Podemos. Les dirigeants socialistes ont expliqué que vu l’ancrage de la monarchie dans la société espagnole, une position contraire aurait été risquée à quelques mois des élections locales et surtout générales sur lesquelles le PSOE fonde l’espoir de revenir au pouvoir. De larges secteurs du PSOE, notamment à Madrid,ont donné une autre raison: la peur d’un coup d’État militaire! Ceci en dit long sur le climat néo franquiste qui règne dans ce pays, surtout dans une partie de la gauche, ceux qui ont participé aux luttes anti franquistes et leurs descendants, chez qui la mémoire de cette période sombre reste très vivace et nourrit des craintes justifiées par l’évolution de la droite espagnole. Le bien fondé de ces arguments mérite de toute façon un examen sérieux, car si la monarchie espagnole est faible institutionnellement, le rôle du Roi se limitant essentiellement à signer les « décrets lois » et que son coût budgétaire n’est pas toujours accepté, les différents corps de l’armée abritent encore de fortes continuités fascisantes. C’est en Catalogne que le projet républicain est le plus fort, lié à l’indépendance bien sûr, ce dont Podemos ne semble pas avoir pris la mesure. Avec 10 %, son score à l’élection régionale du 23 septembre le démontre. La démission de la secrétaire du Podemos en Catalogne invoquant l’incompréhension du catalanisme dans la direction du Parti souligne la difficulté de Podemos à s’inscrire dans des situations complexes. Le catalanisme en est une, mais on perçoit aussi l’hésitation de la direction à reprendre à son compte le projet d’une république espagnole.

Le futur de Podemos dépendra de sa capacité à résister au rouleau compresseur d’un bipartisme amplement aidé par celui des institutions politico médiatiques. Il a entraîné vers lui des intentions de vote venant du PSOE et de IU. Impliqués dans des affaires de corruption à Madrid et en Andalousie ces partis sont renvoyés dans le champs sociopolitique de la « Casta ». Quant aux défections du vote PP, elles profitent plutôt à Ciudadanos. Du coup Podemos se trouve contraint de modifier progressivement ses références idéologiques et ses propositions programmatiques. L’espace créé par la perte de confiance, tant vis à vis du PSOE que de IU, laisse un espace au centre qu’il espère occuper en célébrant le modèle suédois et en se posant en « vrai » social démocrate. Compte tenu de mes arguments, il y a peu de chances qu’il y réussisse. D’autant plus que le choix stratégique adopté par l’assemblée des cercles Podemos à Valence en 2014, avec une forte majorité à la liste conduite par Pablo Iglesias, face à celle emmenée par Pablo Echenique, donnant la priorité à un investissement national massif pour « gagner » les élections générales à eu des conséquences négatives sur la vie des cercles. Ceci était précisément un enjeu du débat avec Echenique sans doute à l’origine du départ de Juan Carlos Monedero, un des principaux fondateurs de Podemos. Occupés par le débat national central, les dirigeants n’ont pas perçus la nécessité de s’investir dans l’animation et l’organisation des cercles. Livrés à eux-mêmes, fragilisés par une expérience politique non encore affirmée, beaucoup de cercles ont fait l’objet d’opérations de reclassement en leur sein de militants venus d’autres horizons politiques. Il en a résulté une fragmentation telle que dans beaucoup de cercles Podemos des membres les ont quitté pour former des structures locales de Ciudadanos ou des plates formes aux sigles divers : « Ahora en commun », « Compromis », etc. Du coup, la question des candidatures communes traduit une dispersion qui complexifie gravement la situation de Podemos, sur laquelle vient se greffer maintenant le problème : que faire avec Izquierda Unida ? On connaît depuis longtemps des configurations analogues en France.

Ce qui précède montre à la fois les raisons du développement de Podemos et celles qui le ramènent progressivement aux alentours de 12 à 13 % lors des prochaines élections générales de Décembre. Comme je le signale plus haut, la plate forme constituée avec Podemos pour l’élection régionale en Catalogne n’a pas dépassé 10 %. Certes, faut-il tenir compte du contexte catalan contrôlé par les indépendantistes – Podemos s’est prononcé pour « le droit des catalans à décider » tout en se déclarant favorable à l’unité de l’Espagne, mais sans dire sous quelle forme –, cependant, la tendance semble se confirmer dans une série de sondages où l’on retrouve un étiage pas très éloigné de ce que peut réaliser en France le « Front de Gauche » dans ces meilleurs moments. Pour autant cela ne nous interdit pas de soutenir Podemos et de l’encourager dans son entreprise.

« La integración de los jóvenes salidos de la inmigración magrebí en Francia; Un modelo a seguir? Fundación “Tres Culturas”, Sevilla, Julio 2011

El tema que se me dio de tratar se refiere básicamente a la cuestión intercultural. A este respecto, el nombre de la fundación “Tres Culturas” me parece ser una propuesta muy interesante, diré incluso emblemático. He estado en Andalucía hace poco, para semana santa, a ver las procesiones. Pero había observado en muchos lugares, de Granada a Sevilla, de Córdoba a Ronda, etc., el anuncio “Tres Culturas”, poniendo en relieve una identidad en la cual parece afirmarse en el ámbito publico un sincretismo cultural. Esto me había interesado mucho y también me había interrogado. Sincretismo cultural, es decir, también histórica y social. Para el investigador en ciencia social que soy, se trata de una maravilla antropológica. Volveré de nuevo sobre este aspecto.
Este tema, sugerido por el título de mi intervención, se refiere a une problemática sobre la cual trabajo desde hace casi 15 años, y es un temas general centrado en la relación Estado y Sociedad, en un enfoque comparativo Magrebí-Europa y interdisciplinario. Los términos Inmigración e integración atormentaron mi vida profesional, y mis noches. Los términos acción pública y intervención social igualmente, porque formé trabajadores sociales especializados para la integración de los emigrantes. Para decirlo de manera distinta: se trata de examinar nuestra relación a la “alteridad”.

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« Túnez, ¿de qué revolución hablamos? », in Diagonal, Madrid, 18 febrero, 2011. Número 144

Recibimos desde hace varios días, con mucha razón sin duda alguna, consideraciones entusiastas sobre el movimiento social en Túnez. Aprovechemos nuestro placer, sobre todo de ver los presos políticos salir de las prisiones de Ben Ali. Sin embargo, bajo estos comentarios eufóricos, no sería necesario sobre todo dejarnos encerrar en el mar de comentarios de información. En realidad, y en todo rigor, conocemos bastante poco cosa sobre este movimiento social; bastante poco las cosas susceptibles de alimentar análisis para una comprensión fundada en ciencia social. La iteración de la palabra “revolución” constituye una clase de prescripción “main stream”. Decir esto expone obviamente a riesgo de no estar entendido, puesto que que se trataría que de una “revolución de jazmines”, como si era necesario que sea “agradable” con el fin de aparecer bajo el resplandor inventado de la “democracia”.

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« Mal-langues et globalisation », CREAD, Alger, 2001

La globalisation économique tend éminemment à transformer les approches de la fonction du langage dans les processus productifs. Fonctionau sens d’utilité, de moyen, parmi d’autres, pour optimiser les résultats – qui se mesurent en gain ou en perte de parts de marché rapportés au “cash flow” – dans les circuits de réalisation de la valeur. C’est à dire, pour réduire les coûts de sortie (“outputs”: la commercialisation), les coûts d’entrée (“inputs”: les informations fournies par le marché déterminant une production spécifique, des investissements pré-productifs: études de marché, innovations techniques, etc.) et ceux qui affectent l’unité de production proprement dite: le mésosegment de cet ensemble fonctionnel dont le produit final s’interprète à travers des mesures de valeurs. Celles-ci possèdent une variabilité dans le mouvement des formes qui les transportent et, en outre, valeurs et prix ne revoient pas à des référents naturels: la variabilité de la monnaie par exemple se rapporte soit à sa fonction, soit à sa forme ou à la pluralité de ses significations relatives aux ethos sociaux qui les produit, donc du langage. Ainsi le dollar et l’Euro, formes culturelles et langagières des mesures de valeurs, sont des “événements” de changements culturels qui traversent les champs de la fonction, du sens et de la forme. A travers elles et parce qu’elles effacent un bon nombre de formes historicisées de mesures de valeurs – les anciennes monnaies nationales – s’insinuent des catégories de pensée univoques.

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« Immigrés », in La France des années 68, Éditions Syllepse, Paris, 2008

Couv-La France-des-annees-1968

« Travailleurs français immigrés, même patron, même combat ! ». Bien que l’association « travailleurs » et « immigrés », même illustrée des termes « tous unis » ou « solidarité » ne domine pas dans l’expression publique du mouvement de 68 et ne semble pas avoir été accompagné d’activités importantes en mai et juin, la formule fait partie des thématiques de ce que l’on appelle maintenant l’« esprit de Mai 68 ». C’est dans ses prolongements, comme en bien d’autres domaines, dans les années 1970, que s’affirmeront la puissance symbolique de la formule et ses effets pratiques. Plus encore, bien qu’absente des murs et des banderoles, le mouvement de Mai 68 apparaît comme sa proclamation, confirmant en ce sens sa signification profonde, c’est-à-dire un moment singulier et saisissant, commencé bien avant, d’un processus de rupture avec les nationalismes des 19 e et 20 e siècles, avec leurs idéologies et les structures sociales qui en ont résulté. Processus de rupture marqué par un retour, tout en renouvelant sa forme et son contenu idéologique, à un internationalisme porté par les mouvements étudiants, depuis les mouvements de soutien aux luttes anticoloniales jusqu’à celles, anti-impérialistes, contre l’intervention américaine au Vietnam, en défense de la révolution cubaine ou en faveur du peuple palestinien…

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« Introduction à l’étude du concept de gouvernance », Idara, revue de l’École Nationale d’Administration, Alger, vol 11, N° 1, 2001

Le débat sur la crise des États sociaux s’est transformé en une discussion autour de la réalité et de la portée du tournant néo-libéral des politiques sociales. Il s’agit, après bien des évolutions de la recherche et après la généralisation de cette forme d’État, de voir les réorientations concrètes que prennent les Etats sociaux dans le sens d’une rupture “d’État social de service public” qui se développent à peu près partout, avec une discussion sur les États dits émergents comme le Maghreb. Tout se passe en effet comme si quelle que soit la couleur politique, les gouvernements abandonnent leurs croyances dans les vertus du modèle antérieur “keynésien de Welfare” pour se diriger vers un modèle “libéral-schumpétérien” ; la protection sociale cesse de s’inscrire dans le registre des droits de la citoyenneté – de même pour le travail – pour devenir un ensemble de droits conditionnels. Les transformations des États sociaux seraient de l’ordre de la nécessité aujourd’hui sous l’effet de la globalisation économique internationale, le diktat des marchés financiers (la pensée unique), l’affaiblissement des marges de manœuvre des États nationaux (dénationalisation), auquel il faut ajouter la conversion des élites aux nouveaux référents des politiques publiques. référents des politiques publiques…

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« Les constructions imaginaires de la « gouvernance » à l’épreuve du local », Idara, revue de l’Ecole Nationale d’Administration, Alger, Vol 15, n°2, N° 30, 2005

Gouvernance IDARA

L’enquête présentée ici fait suite à mon travail sur les « politiques de la ville » commencé en 1989, lesquelles seront une tentative d’élaborer et de mettre en pratique un nouveau paradigme d’action publique, c’est à dire un dispositif spécifique dans le processus de déconstruction de l’État social national, présentée dans la vulgate socio-politique comme « fin de l’État Providence ».
Elle met en œuvre une hypothèse déduite de la sociologie des organisation qui suggère qu’une politique publique, et par extension une pratique de gouvernement, ne peut être comprise seulement par les objectifs qu’elle est censée servir. Elle n’a d’existence réelle pour autant qu’un ensemble d’acteurs, de groupes, de réseaux sociaux lui donnent sens, la prenne en charge, la mette en œuvre et, ce faisant, la transforme aussi. Ce qu’elle est réellement sur le terrain de l’organisation locale, sa nature et son contenu, est donc irréductible à des objectifs, mais résulte d’une rencontre de ceux-ci avec un champ d’acteurs. Du coup, l’étude d’une politique publique et d’une pratique de gouvernement, passe par celle des caractéristiques propres de ce champ, c’est à dire par la mise en évidence des mécanismes d’interaction et d’échange prévalant entre les acteurs, des équilibres de pouvoir et des enjeux qui les sous-tendent et les modes de régulation qui en « organisent » le déroulement…

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« Le retour du débat sur l’État social », in L’Homme et la Société, L’Harmattan, n° 130, 1998/4

Avec la configuration née des mouvements généalogiques antérieurs aux années 70, un débat s’engage sur les solutions à la crise de l’Etat-social, entre les courants issus du libéralisme et du marxisme, dont les thèses, face au paradigme dominant de l’Etat social, n’avaient pas trouvé de débouchés sociaux dans les configurations antérieures. Cette discussion résulte aussi d’une interaction entre configuration socio-politique et champ scientifique; ils se nourrissaient l’un l’autre. Cet article analyse le processus qui conduit, dans le cadre de la mondialisation, de la “crise” de 1970 à la recherche d’un nouveau paradigme. Celui-ci, fondé sur l’inversion des politiques de légitimation, entraîne une renaissance du débat sur la théorie de l’Etat combiné avec un retour paradoxal du marxisme.

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